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Tout cela était un peu incohérent, mais Norbert du Rand ne brillait pas par l’intelligence.

Au surplus, et cela se comprenait, il était littéralement affolé par le gain qu’il venait de réaliser, et, perdant la tête il s’obstinait à compter et à recompter ses billets, les maniant avec une joie d’avare, les épinglant par liasse, les comptant encore.

… Pendant ce temps-là, le train filait à vive allure, trouant la nuit noire, serpentant le long de la Côte d’Azur, frôlant à certains moments la mer qui battait presque le remblai, traversant des massifs d’arbres verdoyants, contournant des jardins où des corbeilles de fleurs, semées en pleine terre malgré la saison, parfumaient la brise d’odeurs lourdes, entêtantes, grisantes…

***

Le second voyageur, qui, à l’instar de Norbert, était juste arrivé à la gare de Monaco pour sauter sur le marchepied du convoi au moment où celui-ci s’ébranlait, avait eu, comme le jeune homme, la bo

Mais il n’en profitait pas, – loin de là, – pour compter des liasses de billets de banque, ainsi que le faisait l’excellent jeune homme, ami d’Ivan Ivanovitch.

Quel était d’ailleurs ce perso

Il était curieusement vêtu, malgré la température clémente de la nuit, d’un lourd manteau de voyage, de drap épais et moelleux, dont il avait relevé le col, ce qui l’engonçait plus haut que le menton.

Sur la tête, ce voyageur portait un chapeau mou, comme en portent les artistes, un chapeau mou dont il avait rabaissé les bords, qu’il avait enfoncé si profondément sur sa tête, qu’à vrai dire, on ne voyait guère de son visage qu’une barbe noire frisée, fournie, une barbe qui s’emmêlait avec sa moustache, qui somme toute, lui dissimulait complètement les traits.

À peine était-il entré dans son wagon que, brusquement, il avait baissé les stores garnissant les vitres de la portière et des fenêtres, puis, encore, le rideau atténuant à volonté l’éclairage de l’ampoule électrique.

L’ombre ainsi ménagée dans le compartiment, l’homme s’était jeté, plutôt qu’assis, dans l’un des coins sans rien dire, les bras croisés, immobile, réfléchissant probablement.

Il demeura ainsi de longues minutes. Lorsque le convoi, avec un bruit d’échos, franchit un pont jeté sur la voie, immédiatement, l’homme sortit de son inactivité :

— Voilà le moment, songeait-il, allons.

L’inco

Il alla d’abord à pas lents jusqu’à la portière do

— Perso

Revenant alors dans l’intérieur de son wagon, l’inco

— C’est merveilleusement pratique, songea-t-il encore, c’est simple comme bonjour, et c’est une bo

Tout en monologuant, il avait noué autour de son front les deux rubans de soie. Mais ce n’était pas un bandeau, c’était un masque, un masque qui maintenant flottait devant le visage de l’inco

Silhouette d’horreur, silhouette d’atrocité et de mystère, que cet homme masqué de noir, cet homme qui, marchant sans faire le moindre bruit s’avançait souple, vigoureux, le long du couloir.

Où allait-il ?

Qui était-il ?

L’inco

— Parbleu, toutes les veines, murmura le masque.

Et, avec une brusquerie, une rapidité extraordinaires, comme sûr de son fait, comme sachant d’avance, qui il allait trouver dans ce wagon, l’homme se précipita.

Norbert, au moment où l’inco

… D’ailleurs, il n’avait pas même eu le temps de pousser un cri.

À demi-mort d’effroi, suffoqué, ne tentant pas la moindre résistance tant il était anéanti par la surprise, Norbert entendit comme dans un rêve une voix gouailleuse :

— Et maintenant, procédons habilement pour ne point salir ce wagon et ne laisser aucune trace !… Tiens, parbleu, ce blanc-bec s’imaginait qu’il allait empocher tranquillement tout cet argent ? Ces enfants ! Ça n’a pas l’ombre de sagesse…

L’homme, tout en parlant, maintenait toujours Norbert appuyé contre le coussin.

Il avait tiré de sa poche un long poignard, dont la lame semblait de feu aux scintillements de la lumière, puis, lentement, visant presque, il l’appuyait entre les deux épaules du jeune homme, à la hauteur des vertèbres du cou.

— Dieu ait son âme !

Sans effort apparent, sans précipitation, sans aucun tremblement, le sinistre masque noir, l’homme à la barbe fournie, enfonça son poignard jusqu’à la garde dans le corps de sa victime. Et il répéta :

— Dieu ait son âme, car je crois que…

L’arme était demeurée dans la plaie. Nulle goutte de sang n’avait fusé, nul cri ne s’était fait entendre… L’homme au masque eut cette remarque :

— Tout cela se passe merveilleusement. Je crois que, sans inconvénient, je puis me débarrasser de ce cadavre.

Avec précaution, comme s’il n’eût éprouvé aucune émotion, comme si ce n’eût pas été un mort qu’il pressait entre ses bras, l’inco

De la main droite, il venait de sortir de sa poche un long foulard de soie, il le faisait glisser sous la tête de la victime, il s’en servait pour la bâillo

— Et maintenant, déclarait alors le sinistre et merveilleux criminel, je n’ai plus qu’à mettre un peu d’ordre par ici…

Tandis que dans la face exsangue du malheureux Norbert, une face livide, grimaçante, torturée de crispations réflexes, les yeux s’agrandissaient en un regard fixe, terrible, surhumain – le regard de ceux qui voient la mort – l’homme posément, allait à l’extrémité du compartiment…

Il ouvrait la portière, puis, tranquillement, il revenait vers le corps pantelant de sa victime, et, décrispant les poignets serrés du malheureux Norbert, doigt par doigt, le forçant à lâcher les billets de banque qu’il tenait encore, il ricanait :

— Parbleu, mon jeune ami, vous n’avez nul besoin d’emporter ces papiers avec vous, ces papiers bleus que j’aime, et qui me sont nécessaires, au moins autant qu’à vous.

Raillerie inutile.

Les yeux de Norbert venaient de se fermer soudain ; la face du malheureux jeune homme cessait de grimacer, l’évanouissement venait.

— Une, deux, trois.

Avec un « han » d’homme peinant sous un lourd fardeau, le misérable saisissait aux épaules le corps de sa victime, prenant bien garde à ne point frôler le poignard demeuré planté dans la blessure affreuse, et empêchant cette blessure de saigner, il tirait le corps de sa victime jusqu’à la portière ouverte, il le poussait sur la voie.

Le train filait.

 Nul n’entendit, à bord du convoi, le bruit de la chute. Tout cela s’était fait en silence…

C’était en silence, encore, sans hâte, sans presse, que l’inco