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– Je comptais sur cet ami égyptologue, mais il n’a pas l’air de se manifester.

– Attends encore un peu ! S’il ne vient pas, je te do

– Au fait, où est-ce, Krumau ?

– À plus de quarante lieues au sud de Prague, sur la haute vallée de la Moldau. Le château qui appartient au prince Schwarzenberg, a été longtemps une forteresse à laquelle on a ajouté des constructions plus aimables. La chapelle est dans la partie ancie

Lorsqu’il eut rejoint sa voiture, Aldo resta un long moment assis au volant, sans bouger. Il se sentait étourdi, assommé par ces heures vécues hors du temps. Il avait besoin d’immobilité, de silence surtout et, à cette heure de la nuit, il était absolu, profond, hors du temps lui aussi…

Ensuite, il alluma une cigarette et la savoura avec autant de volupté que s’il n’avait pas fumé depuis des jours. Il s’en trouva apaisé et pensa qu’il était peut-être temps de rentrer. L’automobile glissa le long des pentes du Hradschin et ramena son maître vers le monde plus prosaïque des vivants.

Il était plus de trois heures du matin quand il regagna l’Europa plongé dans une demi-obscurité Le bar était fermé, ce qui lui fit grand plaisir : il craignait un peu de voir surgir sa hantise américaine affublée d’un sourire stéréotypé et un verre de bière à la main. Tout était calme, paisible. Le portier de nuit le salua, lui remit sa clé et, en même temps, lui tendit un billet plié en deux qu’il venait de prendre dans le casier :

– Il y a un message pour Votre Excellence…

Morosini déplia le papier et faillit crier de joie : « Je suis au 204, ton voisin immédiat, mais pour l’amour de Dieu laisse-moi dormir ! Tu me raconteras tes fredaines demain », écrivait Vidal-Pellicorne.

Pour un peu Morosini serait tombé à genoux pour remercier le Seigneur. C’était un tel soulagement de savoir qu’Adalbert serait avec lui pour affronter l’épreuve qui l’attendait ! Il se dirigea vers l’ascenseur d’un pas allègre. La vie lui semblait tout à coup beaucoup plus belle…

Morosini ouvrait tout juste les yeux quand Adalbert fit son entrée dans sa chambre, précédé d’une table roulante chargée d’un copieux petit déjeuner pour deux. Les effusions étant rares entre eux, l’archéologue considéra d’abord son ami, assis dans son lit, puis les vêtements de soirée abando

– C’est bien ce que je pensais. Tu ne t’es pas e

– Pas un instant ! Don Giova

– De Zurich où Théobald m’a transmis ton message. J’y suis allé au secours de Romuald que les policiers suisses ont ramassé un matin sur le bord du lac et en assez triste état…

Occupé à enfiler sa robe de chambre, Aldo se figea :

– Que s’est-il passé ?

– Oh, le coup classique ! Cela m’éto

– On s’en doutait un peu. Et il est toujours à Zurich… mon charmant beau-père ?

– On n’en sait rien. Romuald l’a suivi jusqu’à une villa sur le lac mais depuis, impossible de savoir ce qu’il est devenu. À tout hasard, j’ai expédié une longue épître à notre cher ami, le superintendant Warren. Quand on est alliés il faut tout partager, même les migraines !

– Ta lettre va lui en avoir do

– Viens manger, dit-il, ça va être froid. En même temps, tu me raconteras ta soirée en détail. J’ai l’impression qu’elle a dû être pittoresque ?

– Tu n’imagines pas à quel point ! En tout cas, ton arrivée est providentielle : quand je suis rentré, je n’étais pas loin de croire que j’étais en train de devenir fou.

L’œil bleu d’Adalbert pétilla sous la mèche blonde et frisée qui s’obstinait à tomber dessus :

– J’ai toujours pensé que tu avais des dispositions…

– On verra comment tu seras quand j’en aurai fini avec mon récit. Pour te do

– Ce n’est pas vrai ?

– Oh, que si ! Mais pour le récupérer il va falloir nous transformer en pillards de sépulture : nous avons un tombeau à violer.

Adalbert s’étrangla dans son café :

– Qu’est-ce que tu viens de dire ?

– La vérité, mon vieux et elle ne devrait pas te faire cet effet : un égyptologue est habitué à ce genre d’exercice…

– Tu en as de bo

– Trois cents ans environ.

– Ce n’est pas la même chose !

– La différence m’échappe. Un mort est un mort et une momie n’est pas plus agréable à contempler qu’un squelette. Tu ne devrais pas faire la fine bouche…

Vidal-Pellicorne se versa une autre tasse de café et entreprit de beurrer une tartine avant de l’oindre de confiture.

– Bon ! Tu as une histoire à raconter, raconte ! Qu’est-ce que cette histoire d’audience impériale ? Tu as encore vu un fantôme ?

– On peut l’appeler ainsi…

– Ça devient une manie, grogna Adalbert. Tu devrais faire attention…

– J’aurais voulu t’y voir Écoute plutôt, et surtout n’ouvre plus la bouche que pour manger.

À mesure que se déroulait le récit d’Aldo, l’appétit de son ami allait curieusement décroissant et quand il se termina, Adalbert avait repoussé son assiette et, la mine grave, fumait nerveusement.

– Tu crois toujours que j’ai des visions ? demanda Morosini avec douceur.

– Non ! … Non, mais c’est effarant ! Interroger l’ombre de Rodolphe II à minuit et dans son propre palais ! Qui est-ce, ce Jehuda Liwa ? Un mage, un magicien… le maître du Golem revenu à la vie ?

– Tu en sais autant que moi, mais Louis de Rothschild ne doit pas être loin de penser quelque chose d’approchant…

– Quand partons-nous ?

– Le plus tôt possible, répondit Aldo, pensant soudain à sa cantatrice hongroise dont il ne doutait pas un instant qu’elle aurait vite fait de le retrouver. Pourquoi pas aujourd’hui même ?

Il n’avait pas achevé sa phrase qu’on frappait à la porte. Un groom parut, portant une lettre sur un plateau :

– On vient d’apporter ceci pour monsieur le prince, dit-il.

Saisi d’un affreux pressentiment, Aldo prit la lettre, do

Il montra le billet qui répandait une violente odeur de santal à Adalbert :

– Qu’est-ce que je fais ? Je n’ai aucune envie de la revoir. C’est le hasard qui m’a amené au théâtre hier soir, et parce que j’avais trois heures à tuer…