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Je passais presque toute la journée dans le parc, et dehors, dans les bois de hêtres ou sur la lande; il y avait heureusement à Urnekloster des chiens qui m’accompagnaient; il y avait ça et là des fermes et des métairies où je pouvais trouver du lait, du pain et des fruits, et je crois que je jouissais de ma liberté d’une façon assez insoucieuse, sans me laisser inquiéter, tout au moins pendant les semaines qui suivirent, par la pensée des rencontres que me réservait le soir. Je ne parlais presque à perso
Cependant, les premiers jours qui suivirent notre arrivée, Mathilde Brahe se montra très bavarde. Elle questio
Le comte Brahe croyait montrer une amabilité particulière à l’égard de mon père en lui parlant de sa femme défunte, ma mère. Il l’appelait la comtesse Sibylle, et toutes ses phrases se terminaient comme s’il demandait après elle. Oui, il me semblait, je ne sais pourquoi, qu’il s’agissait d’une toute jeune fille en blanc qui d’un instant à l’autre pouvait entrer parmi nous. J’entendais parler sur le même ton de «notre petite A
Mais il arriva que je ris. Oui, je ris très fort et ne pouvais plus me calmer. Un soir, Mathilde Brahe était absente. Le vieux serviteur, presque complètement aveugle, tendit néanmoins le plat, lorsqu’il fut arrivé à sa place. Il resta ainsi pendant quelques instants, puis il s’en alla, satisfait, dignement, comme si tout était dans l’ordre. J’avais observé cette scène, et à l’instant même où je la voyais, elle ne me sembla pas du tout drôle. Mais un instant après, lorsque j’allais justement avaler une bouchée, le rire me monta à la tête avec une rapidité telle, que j’avalai de travers et fis grand bruit. Et, bien que cette situation me fût à moi-même pénible, bien que je m’efforçasse de toutes les manières possibles au sérieux, le rire remontait toujours de nouveau, par poussées, et finit par me dominer complètement. Mon père, comme pour détourner l’attention fixée sur moi, demanda de sa voix large et étouffée: «Mathilde est-elle malade?» Le grand-père sourit à sa façon et répondit ensuite par une phrase à laquelle je ne pris pas garde, tout occupé que j’étais de moi-même, et qui disait sans doute:
«Non, mais elle veut éviter de rencontrer Christine.»
Je ne crus donc pas que ce pût être l’effet de cette phrase, lorsque mon voisin, le commandant, se leva et quitta la salle après avoir murmuré une excuse inintelligible et salué le comte. Je ne fus frappé que de le voir se retourner encore une fois derrière celui-ci et faire des signes de tête au petit Erik, puis, à mon plus grand éto
Le repas traînait, comme toujours, et l’on était arrivé au dessert, lorsque mes regards furent saisis et emportés par un mouvement qui se fit au fond de la salle, dans la pénombre. Une porte que je croyais toujours fermée et qui, m’avait-on dit, do
J’étais seul resté assis à table; je m’étais fait si lourd dans mon siège qu’il me sembla que jamais plus je ne pourrais me lever sans le secours de quelqu’un. Un instant je regardai sans voir. Puis je pensai à mon père et j’observai que le vieux le tenait encore toujours par le bras. Le visage de mon père était maintenant coléreux, gonflé de sang, mais le grand-père, dont les doigts pareils à une griffe blanche s’agrippaient au bras de mon père, avait son bizarre sourire de masque. Puis j’entendis qu’il disait quelque chose, syllabe par syllabe, sans que je pusse saisir le sens des mots qu’il prononçait. Cependant ils frappèrent profondément mon oreille, car voici environ deux ans, je les ai retrouvés un jour au fond de mon souvenir, et depuis lors je les sais. Il dit:
– Vous êtes violent, chambellan, et impoli. Que ne laissez-vous les gens aller à leurs affaires?
– Qui est cela? cria mon père.
– Quelqu’un qui a bien le droit d’être ici: Christine Brahe.
Il se fit alors le même silence singulièrement ténu, et de nouveau le verre trembla. Mais soudain, mon père s’arracha d’un brusque mouvement et se précipita dehors.