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Je crois que je devrais commencer à travailler un peu, à présent que j’apprends à voir. J’ai vingt-huit ans et il n’est pour ainsi dire rien arrivé. Reprenons: j’ai écrit une étude sur Carpaccio qui est mauvaise, un drame intitulé Mariage qui veut démontrer une thèse fausse par des moyens équivoques, et des vers. Oui, mais des vers signifient si peu de chose quand on les a écrits jeune! On devrait attendre et butiner toute une vie durant, si possible une longue vie durant; et puis enfin, très tard, peut-être saurait-on écrire les dix lignes qui seraient bo

Mais tous mes vers sont nés autrement; donc ce ne sont pas des vers. Et combien je me trompais lorsque j’écrivais mon drame! Étais-je un imitateur ou un fou d’avoir eu besoin d’un tiers pour raconter le sort de deux hommes qui se rendaient la vie dure? Avec quelle facilité je suis tombé dans le piège! Et j’aurais cependant dû savoir que ce tiers qui traverse toutes les vies et les littératures, ce fantôme d’un tiers qui n’a jamais existé, n’a pas de sens et qu’on doit le nier. Il est un des prétextes de la nature qui s’efforce toujours de détourner l’attention des hommes, de ses mystères les plus profonds. Il est le paravent derrière lequel se déroule un drame. Il est le vain bruit à l’entrée du silence d’un vrai conflit. On dirait en vérité que tous jusqu’ici ont jugé trop difficile de parler de ces deux dont seulement il s’agit. Le tiers, qui précisément, parce qu’il est si peu réel, reste la partie facile du problème, tous ont su le camper; dès le commencement de leurs drames, on sent l’impatience d’en arriver à lui; à peine peuvent-ils l’attendre. Dès qu’il est là tout va bien.

Mais quel e

Et cependant ils vivent parmi les hommes – je ne veux pas parler de ces «tiers» – mais les deux autres sur qui tant de choses seraient à dire, sur qui l’on n’a encore rien dit, bien qu’ils souffrent et agissent et ne sachent comment s’aider.

C’est ridicule. Je suis assis dans ma petite chambre, moi, Brigge, âgé de vingt-huit ans, et qui ne suis co

Est-il possible, pense-t-il, qu’on n’ait encore rien vu, reco

Oui, c’est possible.

Est-il possible que, malgré inventions et progrès, malgré la culture, la religion et la co

Oui, c’est possible.

Est-il possible que toute l’histoire de l’univers ait été mal comprise? Est-il possible que l’image du passé soit fausse, parce qu’on a toujours parlé de ses foules comme si l’on ne racontait jamais que des réunions d’hommes, au lieu de parler de celui autour de qui ils s’assemblaient, parce qu’il était étranger et mourant.

Oui, c’est possible.

Est-il possible que nous croyions devoir rattraper ce qui est arrivé avant que nous soyons nés? Est-il possible qu’il faille rappeler à tous, l’un après l’autre, qu’ils sont nés des anciens, qu’ils contie

Oui, c’est possible.

Est-il possible que tous ces gens co

Oui, c’est possible.

Est-il possible que l’on ne sache rien de toutes les jeunes filles qui vivent cependant? Est-il possible que l’on dise: «les femmes», «les enfants», «les garçons» et qu’on ne se doute pas, que, malgré toute sa culture, l’on ne se doute pas que ces mots, depuis longtemps, n’ont plus de pluriel, mais n’ont qu’infiniment de singuliers.

Oui, c’est possible.

Est-il possible qu’il y ait des gens qui disent: «Dieu» et pensent que ce soit là un être qui leur est commun. Vois ces deux écoliers: l’un s’achète un couteau de poche, et son voisin, le même jour, s’en achète un identique. Et après une semaine ils se montrent leurs couteaux et il apparaît qu’il n’y a plus entre les deux qu’une lointaine ressemblance, tant a été différent le sort des deux couteaux dans les mains différentes.