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– C'est cher, le lièvre, dit Mathias.
– Marc a piqué le lièvre ce matin et me l'a offert, dit Lucien.
– C'est gai, dit Mathias. Il tient de son oncle. Pourquoi t'as piqué le lièvre, Marc?
– Parce que Lucien en désirait un et que c'était trop cher.
– Évidemment, dit Mathias. Vu comme ça. Dis-moi, comment se fait-il que tu t'appelles Vandoosler comme ton oncle maternel?
– Parce que ma mère était seule, crétin.
– Dînons, dit Lucien. Pourquoi tu l'emmerdes?
– Je ne l'emmerde pas. Je lui demande. Et Vandoosler, qu'est-ce qu'il a fait pour être cassé?
– Il a aidé un assassin à prendre le large.
– Évidemment… répéta Mathias. Vandoosler, c'est quoi comme nom?
– Belge. Au départ, ça s'écrivait Van Dooslaere. Impraticable. Mon grand-père s'est installé en France en 1915.
– Ah, dit Lucien. Il a fait le front? Il a laissé des notes, des lettres?
– Je n'en sais rien, dit Marc.
– Faudrait creuser la question, dit-il sans bouger de sa fenêtre.
– En attendant, dit Marc, c'est un trou qu'on va creuser. Je ne sais pas dans quoi on a foutu les pieds.
– Dans la merde, dit Mathias. Question d'habitude.
– Dînons, dit Lucien. Feignons d'en être sortis.
Vandoosler revenait du marché. Faire les courses entrait peu à peu dans ses attributions. Ça ne le gênait pas, bien au contraire. II aimait traîner dans les rues, regarder les autres, surprendre des bouts de conversation, s'y immiscer, s'asseoir sur les bancs, discuter le prix du poisson. Habitudes de flic, réflexes de séducteur, errements de vie. Il sourit. Ce nouveau quartier lui plaisait. La nouvelle baraque aussi. Il avait quitté son ancien logement sans se retourner, satisfait de pouvoir commencer autre chose. L'idée de commencer l'avait toujours beaucoup plus séduit que celle de continuer.
Vandoosler s'arrêta en vue de la rue Chasle et détailla avec plaisir ce nouveau secteur d'existence. Comment était-il arrivé ici? Une succession de hasards. Quand il y pensait, sa vie lui do
Avant de rentrer à la baraque, l'ex-commissaire s'assit sur le petit muret qui lui faisait face. Un rayon de soleil d'avril, toujours bon à prendre. Il évita de regarder du côté de chez Sophia Siméonidis où trois ouvriers de la ville s'acharnaient depuis hier à creuser une tranchée. Il regarda du côté de chez l'autre voisine. Comment disait Saint Luc? Le front Est. Un maniaque, ce type. Qu'est-ce que ça pouvait bien lui faire, la Grande Guerre? Enfin, à chacun sa merde. Vandoosler avait progressé sur le front Est. Il avait pris des petits renseignements dé-ci, dé-là. Système de flic. La voisine s'appelait Juliette Gosselin, elle vivait avec son frère Georges, un gros taciturne. À voir. Tout était bon à voir pour Armand Vandoosler. Hier, la voisine de l'Est avait jardiné. Accueil du printemps. Il lui avait dit trois mots, histoire de. Vandoosler sourit. Il avait soixante-huit ans et des certitudes à relativiser.
Il n'aurait pas aimé essuyer un refus. Donc, prudence et pondération. Mais ça ne coûtait rien d'imaginer. Il avait bien observé cette Juliette qui lui avait semblé jolie et énergique, dans la quarantaine, et il avait estimé qu'elle n'avait rien à faire avec un vieux flic. Même encore beau, à ce qu'on disait. Lui, il n'avait jamais vu ce que les autres trouvaient de bien à son visage. Trop maigre, trop tordu, pas assez pur à son goût. En aucune façon il ne serait tombé amoureux d'un type dans son genre. Mais les autres, oui, souvent. Ça lui avait rendu de gros services comme flic, sans parler du reste. Ça avait fait de la casse aussi. Armand Vandoosler n'aimait pas quand ses pensées en arrivaient là, à la casse. Ça faisait déjà deux fois en un quart d'heure. Sans doute parce qu'il changeait une fois encore de vie, de lieu, d'entourage. Ou peut-être parce qu'il avait croisé des jumeaux à la poisso