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IDA DE BARANCY
Le recteur eut un singulier sourire.
– C’est aussi le nom de l’enfant? demanda-t-il.
La question était presque impertinente. La dame le comprit, se troubla encore davantage et cacha son embarras sous un grand air de dignité:
– Mais… certainement, monsieur l’abbé… certainement.
– Ah! dit le prêtre d’une voix grave.
C’était lui maintenant qui ne savait plus comment exprimer ce qu’il avait à dire. Il roulait la carte entre ses doigts, avec ce petit frémissement des lèvres de l’homme qui comprend la valeur et l’effet des paroles qu’il va prononcer.
Tout à coup, il se leva, s’approcha d’une des hautes portes-fenêtres qui do
– Tenez, mon bon Duffieux, dit le supérieur, promenez un peu cet enfant… Montrez-lui notre église, nos serres… Il s’e
Jack crut que l’on prenait ce prétexte de promenade pour couper court aux adieux pénibles de la séparation, et son regard eut une telle expression de désespoir et d’effroi, que le bon prêtre le rassura doucement:
– N’aie pas peur, mon petit Jack… ta mère ne s’en ira pas… tu vas la retrouver ici.
L’enfant hésitait encore.
– Allez, mon cher!… fit Mme de Barancy avec un geste de reine.
Aussitôt il sortit sans un mot, sans une plainte, comme s’il était déjà assoupli par la vie et préparé à toutes les servitudes.
Quand il fut dehors, il y eut dans le cabinet un moment de silence. On entendait les pas de l’enfant et de son compagnon s’éloigner en criant sur le sable durci par le froid, le pétillement du feu, des piaillements de moineaux dans les branches, des pianos, des voix, le murmure d’une maison pleine, tout le train, assourdi par l’hiver et les fenêtres closes, d’un grand pensio
– Cet enfant a l’air de bien vous aimer, madame, dit le recteur, que la grâce et la soumission de Jack avaient touché.
– Comment ne m’aimerait-il pas? répondit Mme de Barancy peut-être un peu trop mélodramatiquement; le pauvre cher n’a que sa mère au monde!
– Ah! vous êtes veuve?
– Hélas! oui, monsieur le supérieur… Mon mari est mort, il y a dix ans, l’a
Elle tombait mal. Justement le père O… était né à Amboise et co
– Ne croyez-vous pas comme moi, madame, demanda-t-il, qu’il y aurait de la cruauté à éloigner sitôt de vous un enfant qui vous semble si attaché? Il est bien jeune encore. Et puis serait-il assez fort pour supporter la douleur d’une telle séparation?…
– Mais vous vous trompez, monsieur, répondit-elle très naïvement. Jack est un enfant très robuste. Il n’a jamais été malade. Un peu pâlot peut-être, mais cela tient à l’air de Paris, auquel il n’est pas habitué.
E
– D’ailleurs, pour le moment, nos dortoirs sont pleins… la saison scolaire est déjà très avancée… Nous avons même dû renvoyer des élèves nouveaux à l’a
Elle avait compris.
– Ainsi, dit-elle en pâlissant, vous refusez de recevoir mon fils? Refuserez-vous aussi de me dire pourquoi?
– Madame, répondit le prêtre, j’aurais do
Pendant que le prêtre parlait, le visage de Mme de Barancy avait passé par toutes les expressions de douleur, de dédain, de confusion. D’abord elle avait essayé de faire bo
Oh! oui, allez, elle était malheureuse. On ne savait pas tout ce qu’elle avait souffert déjà pour cet enfant…
Eh bien, oui! le pauvre cher petit être n’avait pas de nom, pas de père; mais était-ce une raison pour lui faire un crime de son malheur et le rendre responsable de la faute de ses parents? «Ah! monsieur l’abbé, monsieur l’abbé, je vous en prie…»
Tout en parlant, par un mouvement d’abandon qui aurait pu faire sourire dans une circonstance moins grave, elle avait pris la main du prêtre, une belle main d’évêque, douillette et blanche, que le bon père essayait de dégager doucement, non sans un peu d’embarras.
– Calmez-vous, ma chère dame…, disait-il effrayé de ces effusions, de ces larmes; car elle pleurait comme une enfant qu’elle était, avec des sanglots, des suffocations, le laisser-aller naïf d’une nature un peu vulgaire.
Le pauvre homme pensait: «Qu’est-ce que je vais devenir, mon Dieu, si cette dame se trouve mal?»
Mais les mots qu’il employait à la calmer l’excitaient encore.
Elle voulut se justifier, expliquer des choses, raconter sa vie, et, bon gré mal gré, le supérieur fut obligé de la suivre dans un récit obscur, entrecoupé, haletant, interminable, où elle se lança tout éperdue, cassant à chaque pas le fil conducteur, sans se préoccuper de savoir comment elle remonterait à la lumière.