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Ces coutumes, ces conventions, ces lois, tout ce dont tu ne sens pas la nécessité, tout ce dont tu t’es évadé… C’est cela qui lui do
Et puis sait-elle ce dont elle a besoin? Cette habitude même de la fortune, qu’elle s’ignore. L’argent, c'est ce qui permet la conquête des biens, l’agitation extérieure – et sa vie est intérieure – mais la fortune: c'est ce qui fait durer les choses. C'est le fleuve invisible, souterrain qui alimente un siècle les murs d’une demeure, les souvenirs: l’âme. Et tu vas lui vider sa vie comme on vide un appartement de mille objets que l’on ne voyait plus mais qui le composent.
Mais j’imagine que, pour toi, aimer c'est naître. Tu croiras emporter une Geneviève neuve. L’amour est, pour toi, cette couleur des yeux que tu voyais parfois en elle et qu’il sera facile d’alimenter comme une lampe. Et c'est vrai qu’à certaines minutes les mots les plus simples paraissent chargés d’un tel pouvoir et qu’il est facile de nourrir l’amour…
Vivre, sans doute, c'est autre chose.
VII
Geneviève est gênée de toucher ce rideau, ce fauteuil, doucement, mais comme des bornes que l’on découvre. Jusqu’à présent ces caresses des doigts étaient un jeu. Jusqu’à présent ce décor était si léger d’apparaître et de disparaître aux heures voulues, comme au théâtre. Elle, dont le goût était si sûr, ne s’était jamais demandé ce qu’étaient au juste ce tapis de Perse, cette toile de Jouy. Ils formaient jusqu’à aujourd’hui l’image d’un intérieur – et si doux -, maintenant elle les rencontrait.
«Ce n’est rien, pensait Geneviève, je suis encore en étrangère dans une vie qui n’est pas la mie
«Que pensez-vous de notre demeure?» Pourquoi la réveiller déjà? Elle regarde. Elle ne sait exprimer ce qu’elle ressent: ce décor manque de durée. Sa charpente n'est pas solide…
«Approche-toi, Jacques, toi qui existes…»
Ce demi-jour sur des divans, des tentures de garço
«Pourquoi cachez-vous les murs, Jacques, pourquoi voulez-vous amortir le contact des doigts et des murs?…»
Elle aime, de la paume, caresser la pierre, caresser ce qu’il y a dans la maison de plus sûr et de plus durable. Ce qui peut vous porter longtemps comme un navire…
Il montre ses richesses: «des souvenirs…» Elle comprend. Elle a co
Elle touchait du doigt des cuivres minces.
– Vous n’aimez pas mes bibelots?
– Pardo
Elle n’osait pas dire: «vulgaire.» Mais cette sûreté du goût qui lui venait de n’avoir co
– Geneviève, je ne puis vous conserver tant de confort, je ne suis…
– Oh! Jacques! Vous êtes fou, qu’avez-vous cru! Cela m’est bien égal – elle se serrait dans ses bras -, simplement je préfère à vos tapis un parquet bien simple, bien ciré… Je vous arrangerai tout ça…
Puis elle s’interrompit, elle devinait que la nudité qu’elle souhaitait était un luxe beaucoup plus grand, exigeait beaucoup plus des objets que ces masques sur leur visage. Ce hall où elle jouait enfant, ces parquets de noyer brillant, ces tables massives qui pouvaient traverser les siècles sans se démoder ni vieillir…
Elle ressentait une étrange mélancolie. Non le regret de la fortune, de ce qu’elle autorise: elle avait sans doute moins que Jacques co
Elle pense encore: «Lorsque j’allais à la campagne…» Elle revoit cette maison à travers les tilleuls épais. C’est ce qu’il y avait de plus stable qui arrivait la surface: ce perron de pierres larges qui se continuait dans la terre.
Là-bas… Elle songe à l’hiver. L’hiver qui sarcle tout le bois sec de la forêt et dépouille chaque ligne de la maison. On voit la charpente même du monde.
Geneviève passe et siffle ses chiens. Chacun de ses pas fait craquer les feuilles, mais après ce tri que l’hiver a fait, ce grand sarclage, elle sait qu’un printemps va remplir la trame, monter dans les branches, éclater les bourgeons, refaire neuves ces voûtes vertes qui ont la profondeur de l’eau et son mouvement.
Là-bas, son fils n’a pas tout à fait disparu. Quand elle entre dans le cellier tourner les coings à demi mûrs, il vient à peine de s’échapper, mais après avoir tant couru, ô mon petit, tant fait le fou, n’est-il pas sage de dormir?
Elle co
Disparus? Quand parmi ceux qui sont changeants ils sont seuls durables, quand leur dernier visage enfin était si vrai que rien d’eux ne pourra jamais le démentir!
«Maintenant je suivrai cet homme et je vais souffrir et douter de lui.» Car cette confusion humaine de tendresse et de rebuffades, elle ne l’a démêlée qu’en eux dont les parts sont faites.
Elle ouvre les yeux: Bernis rêve.
«Jacques, il faut me protéger, je vais partir pauvre, si pauvre!»
Elle survivra à cette maison de Dakar, à cette foule de Buenos-Ayres, dans un monde où il n’y aura que des spectacles point nécessaires et à peine plus réels, si Bernis n’est pas assez fort, que ceux d’un livre…