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Dès les premiers jours les événements confirmèrent mes observations et agirent maladivement sur mon organisme. Pendant le premier été, j’errai solitaire dans la maison de force. J’ai déjà dit que j’étais dans une situation morale qui ne me permettait ni de juger ni de distinguer les forçats qui pouvaient m’aimer par la suite, sans toutefois être jamais avec moi sur un pied d’égalité. J’avais des camarades, des ex-gentilshommes, mais leur compagnie ne me convenait pas. J’aurais voulu ne voir perso
– On s’éreinte à travailler, et on ne nous do
– Si ça ne te plaît pas, commande du blanc-manger, riposta un autre.
– De la soupe aux choux aigres, mais c‘est très-bon, j’adore cela – exclama un troisième – c’est succulent.
– Et si l’on ne te nourrissait rien qu’avec de la panse de bœuf, la trouverais-tu longtemps fameuse?
– C’est vrai, on devrait nous do
– Quand on ne nous do
– C’est vrai, la nourriture ne vaut pas le diable.
– Il remplit ses poches, n’aie pas peur.
– Ce n’est pas ton affaire.
– Et de qui donc? mon ventre est à moi. Si nous nous plaignions tous, vous verriez bien.
– Nous plaindre?
– Oui.
– Avec ça qu’on ne nous a pas assez battu pour ces plaintes! Buse que tu es!
– C’est vrai, ajoute un autre d’un air de mauvaise humeur; – ce qui se fait vite n’est jamais bien fait. Eh bien? de quoi te plaindras-tu, dis-le-nous d’abord.
– Je le dirai, parbleu. Si tout le monde y allait, j’irais aussi, car je crève de faim. C’est bon pour ceux qui mangent à part de rester assis, mais ceux qui mangent l’ordinaire…
– A-t-il des yeux perçants, cet envieux-la! ses yeux brillent rien que de voir ce qui ne lui appartient pas.
– Eh bien, camarades, pourquoi ne nous décidons-nous pas? Assez souffert: ils nous écorchent, les brigands! Allons-y.
– À quoi bon? il faudrait te mâcher les morceaux et te les fourrer dans la bouche, hein! voyez-vous ce gaillard, il ne mangerait que ce qu’on voudrait bien lui mâcher. Nous sommes aux travaux forcés.
– Voilà la cause de tout.
– Et comme toujours, le peuple crève de faim, et les chefs se remplissent la bedaine.
– C’est vrai. Notre Huit-yeux a joliment engraissé. Il s’est acheté une paire de chevaux gris.
– Il n’aime pas boire, dit un forçat d’un ton ironique.
– Il s’est battu il y a quelque temps aux cartes avec le vétérinaire. Pendant deux heures il a joué sans avoir un sou dans sa poche. C’est Fedka qui l’a dit.
– Voilà pourquoi on nous do
– Vous êtes tous des imbéciles! Est-ce que cela nous regarde?
– Oui, si nous nous plaignons tous, nous verrons comment il se justifiera. Décidons-nous.
– Se justifier? Il t’assénera son poing sur la caboche, et rien de plus.
– On le mettra en jugement.
Tous les détenus étaient fort agités, car en effet notre nourriture était exécrable. Ce qui mettait le comble au mécontentement général, c’était l’angoisse, la souffrance perpétuelle, l’attente. Le forçat est querelleur et rebelle de tempérament, mais il est bien rare qu’il se révolte en masse, car ils ne sont jamais d’accord; chacun de nous le sentait très-bien, aussi disait-on plus d’injures qu’on n’agissait réellement. Cependant, cette fois-là, l’agitation ne fut pas sans suites. Des groupes se formaient dans les casernes, discutaient, injuriaient, rappelaient haineusement la mauvaise administration de notre major et en sondaient tous les mystères. Dans toute affaire pareille, apparaissent des meneurs, des instigateurs. Les meneurs dans ces occasions, sont des gens très-remarquables, non-seulement dans les bagnes, mais dans toutes les communautés de travailleurs, dans les détachements, etc. Ce type particulier est toujours et partout le même: ce sont des gens ardents, avides de justice, très-naïfs et ho