Страница 27 из 86
Bien que je n’eusse pas beaucoup d’argent quand j’entrai au bagne, je ne pouvais cependant m’irriter sérieusement contre ceux des forçats qui, dès mon arrivée, venaient très-tranquillement, après m’avoir trompé une première fois, m’emprunter une seconde, une troisième et même plus souvent. Mais je l’avoue franchement, ce qui me fâchait fort, c’est que tous ces gens-là, avec leurs ruses naïves, devaient me prendre pour un niais et se moquer de moi, justement parce que je leur prêtais de l’argent pour la cinquième fois. Il devait leur sembler que j’étais dupe de leurs ruses et de leurs tromperies; si au contraire je leur avais refusé et que je les eusse renvoyés, je suis certain qu’ils auraient eu beaucoup plus de respect pour moi; mais, bien qu’il m’arrivât de me fâcher très-fort, je ne savais pas leur refuser.
J’étais quelque peu soucieux pendant les premiers jours de savoir sur quel pied je me mettrais dans la maison de force et quelle règle de conduite je tiendrais avec mes camarades. Je sentais et je comprenais parfaitement que ce milieu était tout à fait nouveau pour moi, que j’y marchais dans les ténèbres, et qu’il serait impossible de vivre dix ans dans les ténèbres. Je décidai d’agir franchement, selon que ma conscience et mes sentiments me l’ordo
Aussi, malgré tous les soucis de détail que me causait mon établissement dans notre caserne, soucis dont j’ai déjà parlé, et dans lesquels m’engageait surtout Akim Akimytch, une angoisse terrible m’empoiso
Je tentai de questio
Akim Akimytch buvait d’ordinaire un verre de thé (il avait des verres) posément, en silence, me remerciait quand il avait fini et se mettait aussitôt à la confection de ma couverture. Mais il ne put me dire ce que je désirais savoir et ne comprit même pas l’intérêt que j’avais à co
Le quatrième jour, les forçats s’alignèrent de grand matin sur deux rangs, dans la cour devant le corps de garde, près des portes de la prison. Devant et derrière eux, des soldats, le fusil chargé et la baïo
Le soldat a le droit de tirer sur le forçat, si celui-ci essaye de s’enfuir, mais en revanche, il répond de son coup de fusil, s’il ne l’a pas fait en cas de nécessité absolue; il en est de même pour les révoltes de priso
Un officier du génie arriva accompagné du conducteur ainsi que des sous-officiers de bataillons, d’ingénieurs et de soldats préposés aux travaux. On fit l’appel; les forçats qui se rendaient aux ateliers de tailleurs partirent les premiers; ceux-là travaillaient dans la maison de force qu’ils habillaient tout entière. Puis les autres déportés se rendirent dans les ateliers, jusqu’à ce qu’enfin arriva le tour des détenus désignés pour la corvée. J’étais de ce nombre, – nous étions vingt. – Derrière la forteresse, sur la rivière gelée, se trouvaient deux barques appartenant à l’État, qui ne valaient pas le diable et qu’il fallait démonter, afin de ne pas laisser perdre le bois sans profit. À vrai dire, il ne valait pas grand’chose, car dans la ville le bois de chauffage était à un prix insignifiant. Tout le pays est couvert de forêts.
On nous do
Quand un travail – comme celui dont je parlais – s’accomplissait plutôt pour la forme que par nécessité, on ne pouvait pas demander de tâche; il fallait continuer jusqu’au roulement du tambour, qui a
La journée était tiède et brumeuse, il s’en fallait de peu que la neige ne fondit. Notre bande tout entière se dirigea vers la berge, derrière la forteresse, en agitant légèrement ses chaînes; cachées sous les vêtements, elles rendaient un son clair et sec à chaque pas. Deux ou trois forçats allèrent chercher les outils au dépôt.
Je marchais avec tout le monde; je m’étais même quelque peu animé, car je désirais voir et savoir ce que c’était que cette corvée. En quoi consistaient les travaux forcés? Comment travaillerai-je pour la première fois de ma vie?
Je me souviens des moindres détails. Nous rencontrâmes en route un bourgeois à longue barbe, qui s’arrêta et glissa sa main dans sa poche. Un détenu se détacha aussitôt de notre bande, ôta son bo
Dans mon escouade, les uns étaient sombres et taciturnes, d’autres indifférents et indolents; il y en avait qui causaient paresseusement. Un de ces hommes était extrêmement gai et content, – Dieu sait pourquoi! – il chanta et dansa le long de la route, en faisant réso
«On m’a marié sans mon consentement,
Quand j’étais au moulin.»
Il ne manquait qu’une balalaïka [12].
[12] Instrument de musique