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Des trois Tartares du Daghestan, tous frères, les deux aînés étaient des hommes faits, tandis que le cadet, Aléi, n’avait pas plus de vingt-deux ans; à le voir, on l’aurait cru plus jeune. Il dormait à côté de moi. Son visage intelligent et franc, naïvement débo
Un jour, assez longtemps après mon arrivée à la maison de force, j’étais étendu sur mon lit de camp; de pénibles pensées m’agitaient. Aléi, toujours laborieux, ne travaillait pas en ce moment. L’heure du sommeil n’était pas encore arrivée. Les frères célébraient une fête musulmane, aussi restaient-ils inactifs. Aléi était couché, la tête entre ses deux mains, en train de rêver. Tout à coup il me demande:
– Eh bien, tu es très-triste?
Je le regardai avec curiosité; cette question d’Aléi, toujours si délicat, si plein de tact, me parut étrange; mais je l’examinai plus attentivement, je remarquai tant de chagrin, de souffrance intime sur son visage, souffrance éveillée sans doute par les souvenirs qui se présentaient à sa mémoire, que je compris qu’en ce moment lui-même était désolé. Je lui en fis la remarque. Il soupira profondément et sourit d’un air mélancolique. J’aimais son sourire toujours gracieux et cordial: quand il riait, il montrait deux rangées de dents que la première beauté du monde eût pu lui envier.
– Tu te rappelais probablement, Aléi, comment on célèbre cette fête au Daghestan? hein? il fait bon là-bas?
– Oui, fit-il avec enthousiasme, et ses yeux rayo
– Comment ne pas le deviner? Est-ce qu’il ne fait pas meilleur là-bas qu’ici?
– Oh! pourquoi me dis-tu cela?
– Quelles belles fleurs il y a dans votre pays, n’est-ce pas? c’est un vrai paradis?
– Tais-toi! tais-toi! je t’en prie. Il était vivement ému.
– Écoute, Aléi, tu avais une sœur?
– Oui, pourquoi me demandes-tu cela?
– Elle doit être bien belle, si elle te ressemble.
– Oh! il n’y a pas de comparaison à faire entre nous deux. Dans tout le Daghestan, on ne trouvera pas une seule fille aussi belle. Quelle beauté que ma sœur! Je suis sûr que tu n’en as jamais vu de pareille. Et puis, ma mère était aussi très-belle.
– Et ta mère t’aimait?
– Que dis-tu? Assurément, elle est morte de chagrin; elle m’aimait tant! J’étais son préféré; oui, elle m’aimait plus que ma sœur, plus que tous les autres. Cette nuit, en songe, elle est venue vers moi; elle a versé des larmes sur ma tête.
Il se tut, et de toute la soirée il n’ouvrit pas la bouche; mais à partir de ce moment il rechercha ma compagnie et ma conversation, bien que, par respect, il ne se permit jamais de m’adresser le premier la parole. En revanche, il était heureux quand je m’entretenais avec lui. Il parlait souvent du Caucase, de sa vie passée. Ses frères ne lui défendaient pas de causer avec moi, je crois même que cela leur était agréable. Quand ils virent que je me prenais d’affection pour Aléi, ils devinrent eux-mêmes beaucoup plus affables pour moi.
Aléi m’aidait souvent aux travaux; à la caserne il faisait ce qu’il croyait devoir m’être agréable et me procurer quelque soulagement; il n’y avait dans ces attentions ni servilité ni espoir d’un avantage quelconque, mais seulement un sentiment chaleureux et cordial qu’il ne cachait nullement. Il avait une aptitude extraordinaire pour les arts mécaniques; il avait appris à coudre fort passablement le linge, et à raccommoder les bottes; il co
– Écoute, Aléi, lui dis-je un jour, pourquoi n’apprends-tu pas à lire et à écrire le russe? Cela pourrait t’être fort utile plus tard ici en Sibérie.
– Je le voudrais bien, niais qui m’instruira?
– Ceux qui savent lire et écrire ne manquent pas ici. Si tu veux, je t’instruirai moi-même.
– Oh! apprends-moi à lire, je t’en prie, fit Aléi en se soulevant. Il joignit les mains en me regardant d’un air suppliant.