Страница 41 из 44
– C'était parfaitement sincère, – répondit-il, approfondissant l'analyse sans ordre. – Il était parfaitement assez bête et assez généreux pour s'éprendre de l'amant de sa femme, à la conduite de laquelle il n'a rien trouvé à redire pendant vingt ans! Il m'a estimé pendant neuf ans, a honoré mon souvenir, et a gardé mes «expressions» dans sa mémoire. Il n'est pas possible qu'il ait menti hier! Est-ce qu'il ne m'aimait pas hier, lorsqu'il me disait: «Réglons nos comptes.» Parfaitement il m'aimait tout en me haïssant, cet amour est de tous le plus fort…
«Il est possible – c'est même certain – que j'ai fait sur lui, à T…, une impression prodigieuse, oui, prodigieuse, et que je l'ai subjugué; oui, avec un être pareil, cela a fort bien pu arriver. Il m'a fait cent fois plus grand que je ne suis, parce qu'il s'est senti écrasé devant moi… Je serais bien curieux de savoir exactement ce qui, en moi, lui faisait tant d'effet… Après tout, il est bien possible que ce soient mes gants frais, et la manière dont je les mettais. Les gants, c'est plus qu'il n'en faut pour certaines âmes nobles, surtout pour des âmes d'" éternels maris ". Le reste, ils se l'exagèrent, le multiplient par mille, et ils se battront pour vous, si cela vous fait plaisir… Comme il admirait mes moyens de séduction! Il est bien possible que ce soit précisément cela qui lui ait fait le plus d'effet… Et son cri, l'autre jour! Lui aussi! mais alors il n'y a plus moyen de se fier à perso
«Hum! Il est venu ici pour "nous embrasser et pleurer ensemble", comme il le déclarait avec son air sournois; ce qui veut dire qu'il venait pour me couper le cou, et qu'il croyait venir m'embrasser et pleurer… Il a amené Lisa avec lui, peut-être qu'en effet il m'eût pardo
«Il a été assez bête pour me mener voir sa fiancée… Sa fiancée! Seigneur! Il n'y a qu'un être comme lui qui puisse avoir l'idée de "renaître à une vie nouvelle" par ce moyen-là. Pourtant, il a eu des doutes; il lui a fallu la haute sanction de Veltchaninov, de l'homme dont il faisait si grand cas. Il fallait que Veltchaninov lui do
«Mais voyons, si je n'avais pas oublié hier mes rasoirs sur la table… eh bien! je crois fort qu'il ne serait rien arrivé du tout. Évidemment! Évidemment! Puisqu'il m'a évité tous ces temps-ci! puisqu'il ne venait plus, depuis quinze jours, par pitié pour moi! Puisque c'est Bagaoutov qu'il voulait et non pas moi!… Puisqu'il s'est relevé, cette nuit, pour faire chauffer les assiettes, espérant que l'attendrissement écarterait le couteau!… C'est bien clair, il les chauffait pour lui-même autant que pour moi, ses assiettes!…»
Longtemps encore sa tête malade travailla de la sorte à tisser du vide, jusqu'au moment où il s'assoupit. Il se réveilla, le lendemain matin, la tête toujours aussi malade, mais il se sentit en proie à une terreur nouvelle, imprévue…
Cette terreur venait de la conviction soudaine qui s'était faite en lui qu'il devrait, lui, Veltchaninov, ce jour-là, de son propre mouvement, aller chez Pavel Pavlovitch. Pourquoi? en vue de quoi? Il n'en savait rien, n'en voulait rien savoir; ce qu'il savait, c'est qu'il irait.
Sa folie – il ne trouvait pas d'autre nom – grandit à tel point qu'il finit par trouver à cette résolution un air raiso
Enfin il ne put plus y tenir: au lieu d'aller dîner, il se dirigea vers la maison de Pavel Pavlovitch. – «Je me contenterai de demander à Maria Sysoevna», se dit-il. Mais à peine fut-il sous la porte cochère, qu'il s'arrêta.
– Voyons, voyons! s'écria-t-il, confus et furieux. J'irais me traîner jusque-là pour «nous embrasser et pleurer ensemble»! Je descendrais à ce degré de honte, à cette bassesse insensée!
Il fut sauvé de «cette bassesse insensée» par la Providence, qui veille sur les hommes comme il faut. À peine fut-il dans la rue qu'il se heurta à Alexandre Lobov. Le jeune homme était hors d'haleine, très agité.
– Ah! Je venais précisément chez vous! Eh bien! et notre ami Pavel Pavlovitch!…
– Il s'est pendu! murmura Veltchaninov d'un air égaré.
– Comment, pendu?… Et pourquoi donc? fit Lobov en ouvrant de grands yeux.
– Rien… ne faites pas attention… Je croyais… Continuez.
– Mais quelle singulière idée!… Il ne s'est pas pendu du tout! Pourquoi se serait-il pendu? Au contraire, il est parti. Je viens de le mettre en wagon… Mais ce qu'il boit! ce qu'il boit! il chantait à tue-tête dans le wagon; il s'est souvenu de vous; il m'a recommandé de vous saluer… Voyons, est-ce une canaille? qu'en pensez-vous? dites?
Le jeune homme était extrêmement surexcité: son visage enluminé, ses yeux étincelants, sa langue pâteuse en témoignaient suffisamment. Veltchaninov éclata de rire, à gorge déployée.
– Alors, eux aussi, ils ont fini par fraterniser! Ha! ha! Ils se sont embrassés et ils ont pleuré ensemble!