Страница 21 из 44
Veltchaninov se ressaisit et parvint à se dominer.
– Vous êtes ivre, et je ne comprends pas ce que vous voulez dire, fit-il durement. Je suis toujours disposé à m'expliquer avec vous, et je tiens à le faire le plus tôt possible… J'allais précisément… Mais, avant tout, voici ce que je décide: vous allez passer la nuit ici. Demain matin je vous emmènerai, et nous irons. Je ne vous lâcherai pas, – cria-t-il d'une voix to
Et il désignait un divan large et moelleux, qui faisait pendant, contre le mur d'en face, à celui sur lequel il couchait lui-même.
– Mais, je vous en prie, n'importe où…
– Pas n'importe où, sur ce divan! Tenez, voici des draps, une couverture, un oreiller… (Veltchaninov prit tout cela dans une armoire, et le jeta vivement à Pavel Pavlovitch qui tendait les bras, l'air résigné); allons, faites votre lit, et tout de suite!
Pavel Pavlovitch restait là, debout au milieu de la chambre, les bras chargés, comme indécis, avec un large sourire d'ivrogne sur sa face d'ivrogne; à une seconde injonction de Veltchaninov, qui grondait, il se mit à la besogne précipitamment. Il écarta la table, et, tout soufflant, déplia et disposa les draps. Veltchaninov vint l'aider; il était satisfait de la docilité et de l'ahurissement de son hôte.
– Achevez de vider votre verre et couchez-vous, – ordo
– Eh! oui, c'est moi… C'est que, Alexis Ivanovitch, je savais bien que vous ne consentiriez plus à en envoyer chercher.
– C'est bien, que vous ayez compris cela, mais il y a autre chose encore qu'il faut que vous compreniez. Je vous déclare que ma résolution est prise: je ne supporterai plus toutes vos grimaces, ni toutes vos caresses d'ivrogne!
– Oh! mais croyez-le bien, Alexis Ivanovitch, fit l'autre en souriant, je comprends à merveille que tout cela n'était possible qu'une seule fois.
À cette réponse, Veltchaninov, qui marchait par la chambre, s'arrêta brusquement devant Pavel Pavlovitch, l'air sole
– Pavel Pavlovitch, parlez franc! Vous êtes intelligent, je le répète, mais je vous déclare que vous faites fausse route. Parlez franc, agissez ouvertement, et, je vous en do
Pavel Pavlovitch sourit de nouveau de son large sourire, qui suffisait à exaspérer Veltchaninov.
– Voyons! Pas de cachotteries! Je vois clair jusqu'au fond de vous. Je vous le répète: je vous do
– Eh bien! puisque vous avez tant de bonté, fit Pavel Pavlovitch d'un air circonspect, j'ai été extrêmement intrigué hier, quand vous vous êtes servi du mot «féroce»…
Veltchaninov cracha, et se remit à marcher, plus vivement, par la chambre.
– Oh! non, Alexis Ivanovitch, ne crachez pas parce que je suis curieux de savoir cela: je suis venu exprès pour l'apprendre… Eh oui! ma langue est mal pendue, aujourd'hui, mais vous serez très indulgent. J'ai lu quelque chose, dans une revue, au sujet des individus du type «féroce» et du type «débo
Veltchaninov se taisait toujours et continuait à marcher. Il s'arrêta brusquement, et parla avec rage:
– L'homme du type «féroce», c'est l'homme qui se serait empressé de verser du poison dans le verre de Bagaoutov, au moment de boire avec lui le champagne en l'ho
– Bien sûr qu'il n'y serait pas allé, fit Pavel Pavlovitch; mais vraiment vous me traitez…
– L'homme du type «féroce», – poursuivit Veltchaninov, avec passion, sans rien entendre, – n'est pas homme à se do
– Oh! vous savez, c'est bien possible, dans une heure d'ivresse… je ne me rappelle pas… Mais voyons, Alexis Ivanovitch, des gens comme nous ne peuvent pourtant pas se servir de poison! Outre que je suis un fonctio
– Et puis, on risque les travaux forcés.
– Parfaitement! et c'est très désagréable, bien qu'à présent le jury accorde volontiers les circonstances atténuantes. Tenez, Alexis Ivanovitch, il m'est revenu ce matin, pendant que j'étais dans ma voiture, une petite histoire très drôle, qu'il faut que je vous raconte. Vous parliez tout à l'heure de l'homme «qui se jette au cou des gens». Vous vous rappelez peut-être Semen Petrovitch Livtsov, qui est arrivé à T…de votre temps? Eh bien, il avait un frère cadet, un jeune beau de Pétersbourg, comme lui, qui était en fonction auprès du gouverneur de V… et était très apprécié. Il lui arriva un jour de se quereller avec Goloubenko, le colonel, dans une société; il y avait là des dames, et, parmi elles, la dame de son cœur. Il se sentit fort humilié, mais il avala l'offense, et ne dit mot. Peu après, Goloubenko lui souffla la dame de son cœur et la demanda en mariage. Que pensez-vous que fit Livtsov? Eh bien, il fit en sorte de devenir l'ami intime de Goloubenko; bien mieux, il demanda à être garçon d'ho
– Je ne vois pas du tout pourquoi vous me racontez cette histoire, fit Veltchaninov, sèchement, les sourcils froncés.
– Mais uniquement à cause du coup de couteau, dit Pavel Pavlovitch, toujours riant. Voilà un morveux qui, de terreur, manque à toutes les convenances, se jette au cou des dames, en présence du gouverneur… et tout cela n'empêche qu'il lui a très bien appliqué son coup de couteau, et qu'il a fait ce qu'il voulait faire!… C'est uniquement pour cela que je vous le raconte.