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Lorsqu'il rentra chez lui à sept heures, il n'y trouva pas Pavel Pavlovitch, et il en fut extrêmement surpris.
Puis il passa de la surprise à la colère, de la colère à la tristesse, et, enfin, de la tristesse à la peur. «Dieu sait comment tout cela finira!» répétait-il, tantôt marchant à grands pas par la chambre, tantôt allongé sur son divan, toujours l'œil sur sa montre. Enfin, vers neuf heures, Pavel Pavlovitch arriva. «Si cet homme se joue de moi, il n'aura jamais plus beau jeu qu'à présent, tant je me sens peu maître de moi», songeait-il, en prenant son air le plus gai et le plus accueillant.
Il lui demanda vivement, de bo
Tranquillement, sans phrases inutiles, sans agitation superflue, il lui rendit compte de sa journée: il lui dit comment s'était passé le voyage, avec quelle bo
– Vous êtes un homme ardent, murmura-t-il enfin, avec un ricanement mauvais.
– Et vous, vous êtes aujourd'hui de bien méchante humeur, fit Veltchaninov, d'un ton fâché.
– Et pourquoi ne serais-je pas méchant comme tout le monde? s'écria Pavel Pavlovitch, en bondissant hors de son coin.
Il semblait n'avoir attendu qu'une occasion pour éclater.
– Vous êtes parfaitement libre! dit Veltchaninov en souriant. Je pensais qu'il vous était arrivé quelque chose.
– Oui, il m'est arrivé quelque chose, s'écria l'autre, bruyamment, comme s'il en était fier.
– Et quoi donc?
Pavel Pavlovitch tarda un peu à répondre:
– Toujours notre ami Stepan Mikhailovitch qui fait des sie
– Est-ce qu'il a encore refusé de vous recevoir?
– Pas du tout: cette fois on m'a reçu, j'ai été admis à le voir, à contempler ses traits… Seulement, ce n'étaient plus que les traits d'un mort.
– Comment? Quoi? Bagaoutov est mort? fit Veltchaninov avec un éto
– Parfaitement! lui-même!… Ah! le brave, l'unique ami de six a
– Mais voyons, vous n'allez pas vous fâcher contre lui, fit Veltchaninov en souriant: vous ne pensez pas qu'il soit mort exprès!
– Comment donc! mais j'ai beaucoup de compassion pour lui, le très cher ami!… Tenez, voici tout ce qu'il était pour moi.
Et tout à coup, de la façon la plus inattendue, Pavel Pavlovitch porta deux doigts a son front chauve, et, les dressant de chaque côté, il se mit à rire, d'un rire calme, prolongé. Il resta ainsi toute une demi-minute, regardant avec une insolence méchante droit dans les yeux de Veltchaninov. Celui-ci fut stupéfait, comme s'il voyait un spectre; mais sa stupéfaction ne dura qu'un instant; un sourire railleur, froidement provocant, se dessina lentement sur ses lèvres.
– Qu'est-ce que tout cela veut dire? demanda-t-il nonchalamment, en traînant ses mots.
– Cela veut dire… ce que vous savez bien! répondit Pavel Pavlovitch, en ôtant enfin ses doigts de son front.
Tous deux se turent.
– Vous êtes vraiment un homme de cœur! reprit Veltchaninov.
– Pourquoi donc? Parce que je vous ai montré cela?… Savez-vous? Alexis Ivanovitch, vous feriez beaucoup mieux de m'offrir quelque chose. Je vous ai do
– Avec plaisir; vous auriez dû le dire plus tôt… Que prenez-vous?
– Ne dites pas vous, dites nous: il faut que nous buvions ensemble, n'est-ce pas?
Et Pavel Pavlovitch le regardait, droit dans les yeux, d'un air de défi, avec une sorte d'inquiétude bizarre.
– Du champagne?
– Évidemment. Nous n'en sommes pas encore à l'eau-de-vie.
Veltchaninov se leva sans se presser, so
– Nous boirons à notre heureuse et joyeuse réunion, après neuf ans de séparation! – s'écria Pavel Pavlovitch, avec un éclat de rire absurde et qui avorta. – Maintenant c'est votre tour, c'est vous qui restez mon seul véritable ami! Fini, Stepan Mikhailovitch Bagaoutov! C'est comme dit le poète:
C'en est fait du grand Patrocle,
Le vil Thersite est encore vivant!
Et, en prononçant le nom de Thersite, il se désignait lui-même du doigt.
«Allons donc, animal! explique-toi plus vite car je n'aime pas les sous-entendus», pensait Veltchaninov. La colère bouillait en lui, et il avait grand-peine à se contenir.
– Mais voyons, dites-moi, fit-il avec humeur, si vous avez des griefs certains contre Stepan Mikhailovitch (il ne l'appelait plus tout simplement Bagaoutov), vous devriez ressentir une joie très vive de la mort de votre offenseur; pourquoi donc semblez-vous en être fâché?
– De la joie? Quelle joie! Pourquoi de la joie?
– Ma foi, j'en juge en me mettant à votre place.
– Ha! ha! à ce compte vous vous trompez fort sur mes sentiments. Le sage l’a dit: «Un e
– Mais enfin vous l'avez vu vivant, chaque jour pendant cinq ans, je pense, et vous avez eu tout le temps de le contempler, fit Veltchaninov, d'une manière méchante et agressive.
– Mais est-ce que je savais, est-ce que je savais, alors? – s'écria vivement Pavel Pavlovitch, bondissant de nouveau de son coin; et l'on eût dit qu'il ressentait une joie à voir venir enfin la question qu'il attendait depuis longtemps; – mais voyons, Alexis Ivanovitch, pour qui donc me prenez-vous?