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Il ouvrit le buffet, se versa un petit verre, referma le meuble et en remit la clef dans sa poche.
«Cela suffit, je ne crèverai pas d’un petit verre.
– Vous voilà meilleur!
– Hum! Je t’aime même sans cognac, et je suis une canaille pour les canailles. Ivan ne part pas pour Tchermachnia, c’est afin de m’espio
– Je… je lui demanderai, murmura Aliocha. Pour trois mille roubles, peut-être qu’il…
– Ne
– Elle ne veut l’abando
– Voilà les individus qu’aiment ces tendres demoiselles! Des noceurs, des gredins! Elles ne valent rien, ces pâles créatures! Si j’avais sa jeunesse et ma figure d’alors (car à vingt-huit ans, j’étais mieux que lui), je remporterais même succès. Canaille, va!… Mais il n’aura pas Grouchegnka, il ne l’aura pas… Je le broierai…»
Il redevint hargneux à ces dernières paroles.
«Va-t’en aussi, tu n’as rien à faire chez moi aujourd’hui», dit-il sèchement.
Aliocha s’approcha pour lui dire adieu et le baisa à l’épaule.
«Pourquoi? demanda le vieux surpris. Crois-tu donc que nous nous voyons pour la dernière fois?
– Pas du tout, c’est par hasard…
– Moi aussi… je dis cela comme ça… fit le vieillard en le regardant. Écoute, écoute, cria-t-il derrière lui, reviens bientôt, il y aura une soupe de poisson fameuse, pas comme aujourd’hui. Viens demain, entends-tu?»
Aussitôt qu’Aliocha fut sorti, il retourna au buffet et absorba un demi-verre de cognac.
«En voilà assez!» marmotta-t-il en soufflant.
Il referma le buffet, remit la clef dans sa poche, puis, à bout de forces, alla s’étendre sur son lit où il s’endormit aussitôt.
III. La rencontre avec les écoliers
«Quel bonheur que mon père ne m’ait pas questio
Mais les réflexions d’Aliocha furent interrompues par un incident qui, malgré son peu d’importance, ne laissa pas de le frapper. Comme il approchait de la rue Saint-Michel, parallèle à la Grand-Rue dont elle n’est séparée que par un ruisseau (notre ville en est sillo
«Quand j’avais votre âge, on portait le sac du côté gauche, afin de l’atteindre de la main droite; mais le vôtre est du côté droit, ce ne doit pas être commode.»
Sans aucune préméditation, Aliocha avait commencé par cette remarque pratique; un adulte ne peut procéder autrement s’il veut gagner la confiance d’un enfant et surtout d’un groupe d’enfants. Il fallait débuter sérieusement, pratiquement, pour se mettre sur un pied d’égalité. D’instinct, Aliocha s’en rendit compte.
«Il est gaucher», répondit aussitôt un autre garçon de onze ans, à l’air résolu.
Les cinq autres fixaient Aliocha.
«Il lance les pierres de la main gauche», fit remarquer un troisième.
Au même instant, une pierre fut jetée sur le groupe, effleurant le gaucher, mais elle alla se perdre, quoique envoyée avec adresse et vigueur. Elle avait été lancée par le garçon posté au-delà du ruisseau.
«Hardi, cogne dessus, Smourov! crièrent-ils tous. Le gaucher ne se fit pas prier et rendit aussitôt la pareille; il n’eut pas de succès et sa pierre frappa le sol. L’adversaire riposta par un caillou qui atteignit assez rudement Aliocha à l’épaule. On voyait à trente pas que ce gamin avait les poches de son pardessus gonflées de pierres.
– C’est vous qu’il visait, car vous êtes un Karamazov, s’écrièrent les garçons en éclatant de rire. Allons, tous à la fois sur lui, feu!»
Six pierres volèrent ensemble. Atteint à la tête, le gamin tomba, mais pour se relever aussitôt, et riposta avec acharnement. Des deux côtés ce fut un bombardement ininterrompu; beaucoup, dans le groupe, avaient aussi leurs poches pleines de projectiles.
«Y pensez-vous? N’avez-vous pas honte, mes amis? Six contre un! Vous allez le tuer!» s’écria Aliocha.