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X. Les deux ensemble

Aliocha sortit de chez son père plus abattu qu’à son arrivée. Ses idées étaient fragmentaires, confuses; lui-même se rendait compte qu’il craignait de les rassembler, de tirer une conclusion générale des contradictions douloureuses dont cette journée était faite. Il éprouvait un sentiment voisin du désespoir, ce qui ne lui était jamais arrivé. Une question dominait les autres, fatale et insoluble: qu’adviendrait-il de son père et de Dmitri, en présence de cette femme redoutable? Il les avait vus aux prises. Le seul vraiment malheureux, c’était son frère Dmitri; la fatalité le guettait. D’autres se trouvaient mêlés à tout cela, et peut-être davantage que ne le croyait Aliocha auparavant. Il y avait là une sorte d’énigme. Ivan lui avait fait des avances, attendues depuis longtemps, et maintenant il en éprouvait une appréhension. Autre bizarrerie: alors que tantôt il se rendait chez Catherine Ivanovna dans un trouble extraordinaire, il n’en ressentait à présent aucun; il se hâtait même, comme s’il attendait d’elle une indication. Pourtant, la commission était encore plus pénible à faire: la question des trois mille roubles était réglée, et Dmitri, se sentant déshonoré définitivement, tomberait de plus en plus bas. En outre, Aliocha devait narrer à Catherine Ivanovna la scène qui venait de se dérouler chez son père.

Il était sept heures et la nuit tombait lorsque Aliocha arriva chez Catherine Ivanovna, qui habitait une confortable maison dans la Grand-Rue. Il savait qu’elle vivait avec deux tantes. L’une, la tante de sa sœur Agathe, était cette perso

Lorsque Aliocha, dans le vestibule, se fit a

«Dieu soit loué, vous voilà enfin! Toute la journée j’ai prié Dieu pour que vous veniez! Asseyez-vous.»

La beauté de Catherine Ivanovna avait déjà frappé Aliocha, trois semaines auparavant, quand Dmitri l’avait conduit chez elle pour le présenter, car elle désirait beaucoup faire sa co

«Tu seras heureux avec elle, mais peut-être pas d’un bonheur calme.

– Frère, ces femmes demeurent pareilles à elles-mêmes; elles ne se résignent pas devant la destinée. Ainsi, tu penses que je ne l’aimerai pas toujours?

– Non, tu l’aimeras toujours, sans doute, mais tu ne seras peut-être pas toujours heureux avec elle…»

Aliocha exprima cette opinion en rougissant, dépité d’avoir, pour céder aux prières de son frère, formulé des idées aussi «sottes», car aussitôt émise, son opinion lui parut à lui-même fort sotte. Et il eut honte de s’être exprimé si catégoriquement sur une femme.

Sa surprise fut d’autant plus grande en sentant, au premier regard jeté maintenant sur Catherine Ivanovna, qu’il s’était peut-être trompé dans son jugement. Cette fois-ci, le visage de la jeune fille rayo

«Je vous attendais, car c’est de vous seul, à présent, que je puis savoir toute la vérité.

– Je suis venu… bredouilla Aliocha, je… il m’a envoyé.

– Ah! il vous a envoyé; eh bien, je le pressentais! Maintenant, je sais tout, tout! dit Catherine Ivanovna, les yeux étincelants. Attendez, Alexéi Fiodorovitch, je vais vous dire pourquoi je désirais tant vous voir. J’en sais peut-être plus long que vous-même; ce ne sont pas des nouvelles que je réclame de vous. Je veux co

– Il m’a chargé de vous… saluer, de vous dire qu’il ne viendrait plus jamais et de vous saluer.

– Saluer? Il a dit comme ça, c’est ainsi qu’il s’est exprimé?

– Oui.

– Il s’est peut-être trompé, par hasard, et n’a pas employé le mot qu’il fallait?

– Non, il a insisté précisément pour que je vous répète ce mot «saluer». Il me l’a recommandé trois fois.»

Le sang monta au visage de Catherine Ivanovna.

«Aidez-moi, Alexéi Fiodorovitch, j’ai maintenant besoin de vous. Voici ma pensée, dites-moi si j’ai tort ou raison: s’il vous avait chargé de me saluer à la légère, sans insister sur la transmission du mot, sans le souligner, tout serait fini. Mais s’il a appuyé particulièrement sur ce terme, s’il vous a enjoint de me transmettre ce salut, c’est qu’il était surexcité, hors de lui peut-être. La décision qu’il a prise l’aura effrayé lui-même! Il ne m’a pas quittée avec assurance, il a dégringolé la pente. Le soulignement de ce mot a le sens d’une bravade…