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– Assurément; mais ces choses-là ne peuvent pas se prouver, on doit s’en persuader.
– Comment, de quelle manière?
– Par l’expérience de l’amour qui agit. Efforcez-vous d’aimer votre prochain avec une ardeur incessante. À mesure que vous progresserez dans l’amour, vous vous convaincrez de l’existence de Dieu et de l’immortalité de votre âme. Si vous allez jusqu’à l’abnégation totale dans votre amour du prochain, alors vous croirez indubitablement, et aucun doute ne pourra même effleurer votre âme. C’est démontré par l’expérience.
– L’amour qui agit? Voilà encore une question, et quelle question! Voyez: j’aime tant l’humanité que – le croiriez-vous – je rêve parfois d’abando
– C’est déjà beaucoup que vous ayez de telles pensées. Par hasard, il vous arrivera vraiment de faire une bo
– Oui, mais pourrais-je longtemps supporter une telle existence? continua la dame avec passion, d’un air presque égaré. Voilà la question capitale, celle qui me tourmente le plus. Je ferme les yeux et je me demande: «Persisterais-tu longtemps dans cette voie? Si le malade dont tu laves les ulcères te paie d’ingratitude, s’il se met à te tourmenter de ses caprices, sans apprécier ni remarquer ton dévouement, s’il crie, se montre exigeant, se plaint même à la direction (comme il arrive souvent quand on souffre beaucoup), alors ton amour continuera-t-il?» Figurez-vous, j’ai déjà décidé avec un frisson: «S’il y a quelque chose qui puisse refroidir sur-le-champ mon amour «agissant» pour l’humanité, c’est uniquement l’ingratitude.» En un mot, je travaille pour un salaire, je l’exige immédiat, sous forme d’éloges et d’amour en échange du mien. Autrement, je ne puis aimer perso
Après s’être ainsi fustigée dans un accès de sincérité, elle regarda le starets avec une hardiesse provocante.
«C’est exactement, répliqua celui-ci, ce que me racontait, il y a longtemps du reste, un médecin de mes amis, homme d’âge mûr et de belle intelligence; il s’exprimait aussi ouvertement que vous, bien qu’en plaisantant, mais avec tristesse. «J’aime, me disait-il, l’humanité, mais, à ma grande surprise, plus j’aime l’humanité en général, moins j’aime les gens en particulier, comme individus. J’ai plus d’une fois rêvé passio
– Mais que faire? Que faire en pareil cas? Il y a de quoi désespérer.
– Non, car il suffit que vous en soyez désolée. Faites ce que vous pouvez et on vous en tiendra compte. Vous avez déjà fait beaucoup pour être capable de vous co
– Vous m’accablez! Je comprends maintenant qu’en vous racontant mon horreur de l’ingratitude, j’escomptais tout bo
– Vous parlez pour de bon? Eh bien, après un tel aveu, je crois que vous êtes bo
La dame pleurait.
«Et Lise? Bénissez-la, dit-elle avec élan.
– Elle ne mérite pas d’être aimée, je l’ai vue folâtrer tout le temps, plaisanta le starets. Pourquoi vous moquez-vous d’Alexéi?»
Lise, en effet, s’était livrée tout le temps à un curieux manège. Dès la visite précédente, elle avait remarqué qu’Aliocha se troublait en sa présence, et cela lui parut fort divertissant. Elle prenait donc plaisir à le fixer; incapable de résister à ce regard obstinément posé sur lui, Aliocha, poussé par une force invincible, la dévisageait à son tour; aussitôt elle s’épanouissait en un sourire triomphant, qui augmentait la confusion et le dépit d’Aliocha. Enfin, il se détourna tout à fait d’elle et se dissimula derrière le starets; mais, au bout de quelques minutes, comme hypnotisé, il se retourna pour voir si elle le regardait. Lise, presque sortie de son fauteuil, l’observait à la dérobée et attendait impatiemment qu’il levât les yeux sur elle; en rencontrant de nouveau son regard, elle eut un tel éclat de rire que le starets ne put y résister.
«Pourquoi, polisso
Lise devint cramoisie; ses yeux brillèrent, son visage se fit sérieux, et d’une voix plaintive, indignée, elle dit nerveusement:
«Pourquoi a-t-il tout oublié? Quand j’étais petite, il me portait dans ses bras, nous jouions ensemble; c’est lui qui m’a appris à lire, vous savez. Il y a deux ans, en partant, il m’a dit qu’il ne m’oublierait jamais, que nous étions amis pour toujours, pour toujours! Et le voilà maintenant qui a peur de moi, comme si j’allais le manger. Pourquoi ne s’approche-t-il pas, pourquoi ne veut-il pas me parler? Pour quelle raison ne vient-il pas nous voir? Ce n’est pas vous qui le retenez, nous savons qu’il va partout. Les convenances ne me permettent pas de l’inviter, il devrait se souvenir le premier. Mais non, monsieur fait son salut! Pourquoi l’avez-vous revêtu de ce froc à longs pans, qui le fera tomber s’il s’avise de courir?»