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IV. Deuxième tribulation

«Vous ne sauriez croire combien votre bo

– Certes», approuva le procureur, toutefois sur un ton un peu sec.

Notons une fois pour toutes que Nicolas Parthénovitch témoignait, depuis sa récente entrée en fonctions, un profond respect au procureur, pour qui il éprouvait de la sympathie. Il était presque seul à croire aveuglément au remarquable talent psychologique et oratoire d’Hippolyte Kirillovitch, dont il avait entendu parler dès Pétersbourg. En revanche, le jeune Nicolas Parthénovitch était le seul homme au monde que notre malchanceux procureur aimât sincèrement. En chemin, ils avaient pu se concerter au sujet de l’affaire qui s’a

«Messieurs, reprit Mitia, laissez-moi vous raconter les choses sans m’interrompre à propos de bagatelles; ce ne sera pas long.

– Très bien, mais avant de vous entendre, permettez-moi de constater ce petit fait très curieux pour nous. Vous avez emprunté dix roubles hier au soir à cinq heures, en laissant vos pistolets en gage à votre ami Piotr Ilitch Perkhotine.

– Oui, messieurs, je les ai engagés pour dix roubles à mon retour de voyage, et puis?

– Vous reveniez de voyage? Vous aviez quitté la ville?

– J’étais allé à quarante verstes, messieurs; vous n’en saviez rien?»

Le procureur et le juge échangèrent un regard.

«Vous feriez bien de commencer votre récit en décrivant méthodiquement votre journée dès le matin. Veuillez nous dire, par exemple, pourquoi vous vous êtes absenté, le moment de votre départ et de votre retour…

– Il fallait me le demander tout de suite, dit Mitia en riant; si vous voulez, je remonterai à avant-hier, alors vous comprendrez le sens de mes démarches. Ce jour-là, dès le matin, je suis allé chez le marchand Samsonov pour lui emprunter trois mille roubles contre de sûres garanties; il me fallait cette somme au plus vite.

– Permettez, interrompit d’un ton poli le procureur, pourquoi aviez-vous besoin tout à coup d’une pareille somme?

– Eh! messieurs, que de détails! Comment, quand, pourquoi, pour quelle raison une pareille somme et non une autre? Verbiage que tout cela. De ce train-là, trois volumes n’y suffiraient pas, il faudrait un épilogue!»

Mitia parlait avec la bonhomie familière d’un homme animé des meilleures intentions et désireux de dire toute la vérité.

«Messieurs, reprit-il, veuillez excuser ma brusquerie, soyez sûrs de mes sentiments respectueux à votre égard. Je ne suis plus ivre. Je comprends la différence qui nous sépare: je suis, à vos yeux, un criminel que vous devez surveiller; vous ne me passerez pas la main dans les cheveux pour Grigori, on ne peut pas assommer impunément un vieillard. Cela me vaudra six mois ou un an de prison, mais sans déchéance civique, n’est-ce pas, procureur? Je comprends tout cela… Mais avouez que vous déconcerteriez Dieu lui-même avec ces questions: «Où es-tu allé, comment et quand? pourquoi?» Je m’embrouillerai de cette façon, vous en prendrez note aussitôt, et qu’est-ce qui en résultera? Rien! Enfin, si j’ai commencé à mentir, j’irai jusqu’au bout, et vous me le pardo

Le juge riait. Le procureur restait grave, ne quittait pas Mitia des yeux, observait attentivement ses moindres gestes, ses moindres mouvements de physionomie.

«Pourtant, dit Nicolas Parthénovitch en continuant de rire, nous ne vous avons pas dérouté d’abord par des questions telles que: «comment vous êtes-vous levé ce matin? qu’avez-vous mangé?» Nous sommes même allés trop vite au but.

– Je comprends, j’apprécie toute votre bonté. Nous sommes tous les trois de bo

– Pas du tout, vous avez bien raison, Dmitri Fiodorovitch, approuva le juge.

– Et les détails, messieurs, toute cette procédure chicanière, laissons cela de côté, s’exclama Mitia très exalté; autrement nous n’aboutirons à rien.

– Vous avez tout à fait raison, intervint le procureur, mais je maintiens ma question. Il nous est indispensable de savoir pourquoi vous aviez besoin de ces trois mille roubles?

– Pour une chose ou une autre… qu’importe? pour payer une dette.

– À qui?

– Cela, je refuse absolument de vous le dire, messieurs! Ce n’est pas par crainte ni timidité, car il s’agit d’une bagatelle, mais par principe. Cela regarde ma vie privée, et je ne permets pas qu’on y touche. Votre question n’a pas trait à l’affaire, donc elle concerne ma vie privée. Je voulais acquitter une dette d’ho

– Permettez-nous de noter cela, dit le procureur.

– Je vous en prie. Écrivez que je refuse de le dire, estimant que ce serait malho

– Permettez-moi, monsieur, de vous prévenir, de vous rappeler encore, si vous l’ignorez, dit d’un ton sévère le procureur, que vous avez le droit absolu de ne pas répondre à nos questions, que, d’autre part, nous n’avons nullement le droit d’exiger des réponses que vous ne jugez pas à propos de faire. Mais nous devons attirer votre attention sur le tort que vous vous causez en refusant de parler. Maintenant, veuillez continuer.

– Messieurs, je ne me fâche pas… je… bredouilla Mitia un peu confus de cette observation; voyez-vous, ce Samsonov chez qui je suis allé…»

Bien entendu nous ne reproduirons pas son récit des faits que le lecteur co

[156] Paraphrase du Silentium, poésie de Tioutchev – 1833.