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HÉLÈNE. – Et la guerre n’aurait pas lieu?
ANDROMAQUE. – Peut-être, en effet, n’aurait-elle pas lieu! Peut-être, si vous vous aimiez, l’amour appellerait-il à son secours l’un de ses égaux, la générosité, l’intelligence… Perso
HÉLÈNE. – Ce ne serait sans doute pas la même guerre?
ANDROMAQUE. – Oh! non, Hélène! Vous sentez bien ce qu’elle sera, cette lutte. Le sort ne prend pas tant de précautions pour un combat vulgaire. Il veut construire l’avenir sur elle, l’avenir de nos races, de nos peuples, de nos raiso
HÉLÈNE. – Si tous croient que nous nous aimons, cela revient au même.
ANDROMAQUE. – Ils ne le croient pas. Mais aucun n’avouera qu’il ne le croit pas. Aux approches de la guerre, tous les êtres sécrètent une nouvelle sueur, tous les événements revêtent un nouveau vernis, qui est le mensonge. Tous mentent. Nos vieillards n’adorent pas la beauté, ils s’adorent eux-mêmes, ils adorent la laideur. Et l’indignation des Grecs est un mensonge. Dieu sait s’ils se moquent de ce que vous pouvez faire avec Pâris, les Grecs! Et leurs bateaux qui accostent là-bas dans les banderoles et les hymnes, c’est un mensonge de la mer. Et la vie de mon fils, et la vie d’Hector vont se jouer sur l’hypocrisie et le simulacre, c’est épouvantable!
HÉLÈNE. – Alors?
ANDROMAQUE. – Alors je vous en supplie, Hélène. Vous me voyez là pressée contre vous comme si je vous suppliais de m’aimer. Aimez Pâris! Ou dites-moi que je me trompe! Dites-moi que vous vous tuerez s’il mourait. Que vous accepterez qu’on vous défigure pour qu’il vive!… Alors la guerre ne sera plus qu’un fléau, pas une injustice. J’essaierai de la supporter.
HÉLÈNE. – Chère Andromaque, tout cela n’est pas si simple. Je ne passe point mes nuits, je l’avoue, à réfléchir sur le sort des humains, mais il m’a toujours semblé qu’ils se partageaient en deux sortes. Ceux qui sont, si vous voulez, la chair de la vie humaine. Et ceux qui en sont l’ordo
ANDROMAQUE. – Hélène!
HÉLÈNE. – D’ailleurs vous êtes difficile… Je ne le trouve pas si mal que cela, mon amour. Il me plaît, à moi. Évidemment cela ne tire pas sur mon foie ou ma rate quand Pâris m’abando
ANDROMAQUE. – Versez-y la pitié, Hélène. C’est la seule aide dont ait besoin le monde.
HÉLÈNE. – Voilà, cela devait venir, le mot est dit.
ANDROMAQUE. – Quel mot?
HÉLÈNE. – Le mot pitié. Adressez-vous ailleurs. Je ne suis pas très forte en pitié.
ANDROMAQUE. – Parce que vous ne co
HÉLÈNE. – Je le co
ANDROMAQUE. – Parce que vous ne le jugez digne que de mépris.
HÉLÈNE. – C’est à savoir. Cela peut venir aussi de ce que, tous les malheureux, je les sens mes égaux, de ce que je les admets, de ce que ma santé, ma beauté et ma gloire je ne les juge pas très supérieures à leur misère. Cela peut être de la fraternité.
ANDROMAQUE. – Vous blasphémez, Hélène.
HÉLÈNE. – Les gens ont pitié des autres dans la mesure où ils auraient pitié d’eux-mêmes. Le malheur ou la laideur sont des miroirs qu’ils ne supportent pas. Je n’ai aucune pitié pour moi. Vous verrez, si la guerre éclate. Je supporte la faim, le mal sans souffrir, mieux que vous. Et l’injure. Si vous croyez que je n’entends pas les Troye
ANDROMAQUE. – Arrêtez-vous, Hélène!
HÉLÈNE. – Et si vous croyez que mon œil, dans ma collection de chromos en couleurs, comme dit votre mari, ne me montre pas parfois une Hélène vieillie, avachie, édentée, suçotant accroupie quelque confiture dans sa cuisine! Et ce que le plâtre de mon grimage peut éclater de blancheur! Et ce que la groseille peut être rouge! Et ce que c’est coloré et sûr et certain!… Cela m’est complètement indifférent.
ANDROMAQUE. – Je suis perdue…
HÉLÈNE. – Pourquoi? S’il suffit d’un couple parfait pour vous faire admettre la guerre, il y a toujours le vôtre, Andromaque.