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LE CURÉ DE BOULOGNE
Voici une petite histoire gui est populaire dans la marine française, et que je meurs d'envie de populariser parmi les terriens.
Vous me direz si elle valait la peine d'être racontée.
Le 14 novembre de l'a
À la hauteur du château de la Muette, elle croisa un prêtre qui se promenait à petits pas, lisant son bréviaire, dans une contre-allée.
– Hé! postillon, cria l'officier assis au fond de la calèche, arrêtez donc un peu, s'il vous plaît.
Le postillon s'arrêta.
Cette invitation do
– Pardieu! je ne me trompais pas, dit l'officier assis au fond de la voiture, c'est toi, mon cher Rémy?
Le prêtre regardait avec éto
– Ah! dit-il enfin, c'est vous?
– Comment, _vous_?
– Non… c'est toi, Antoine!
– Oui, c'est moi, Antoine de Bougainville.
– Mon Dieu! qu'es-tu donc devenu depuis vingt-cinq ans que nous nous sommes quittés?
– Ce que je suis devenu, cher ami? dit Bougainville; viens t'asseoir un instant près de moi, et je te le dirai.
– Mais…
Le prêtre regarda autour de lui avec inquiétude, comme s'il avait peur de s'écarter de son domicile.
Bougainville comprit sa crainte.
– Sois tranquille; nous irons au pas, répondit-il.
Un valet descendit du siège de derrière, et abaissa le marchepied.
– C'est qu'il est onze heures un quart, dit le prêtre, et Maria
– Où demeures-tu, d'abord?… Mais assieds-toi donc!
Et Bougainville tira légèrement par sa soutane le prêtre, qui s'assit.
– Où je demeure? dit celui-ci.
– Oui.
– À Boulogne… Je suis curé de Boulogne, mon ami.
– Ah! ah! je t'en fais mon compliment; tu avais toujours eu la vocation.
– Aussi, tu vois, suis-je entré dans les ordres.
– Et tu es content?
– Enchanté, mon ami! La cure de Boulogne n'est pas une cure de premier ordre: elle ne rapporte que huit cents livres; mais mes goûts sont modestes, et il me reste encore quatre cents livres par an à do
– Cher Rémy!… Vous pouvez aller au petit trot, afin que nous perdions le moins de temps possible.
Le postillon fit prendre à ses chevaux l'allure demandée, laquelle, si modérée qu'elle fût, n'en amena pas moins un nuage d'inquiétude sur la physionomie du curé.
– Mais sois donc tranquille, dit Bougainville, puisque nous allons du côté de Boulogne.
– Mon ami, dit en riant l'abbé Rémy, il y a vingt ans que je suis curé à Boulogne; il y a quinze ans que Maria
– Oui; ne crains rien, je ne voudrais pas inquiéter Maria
– Voilà qui me rassure… Mais parlons un peu de toi-même: n'est-ce pas l'uniforme de la marine que tu portes là?
– Oui, je suis capitaine de vaisseau.
– Comment cela se fait-il? Je te croyais avocat.
– Vraiment?
– Dame, en sortant du collége, ne t'étais-tu pas mis à l'étude des lois?
– Que veux-tu, mon cher Rémy! toi, l'élu du Seigneur, tu dois mieux que perso
– Ah! je savais bien, moi! dit le bon prêtre on tirant de son bréviaire son doigt, qui indiquait la place où il en était resté de sa lecture. Ainsi, tu as été reçu avocat?
– Oui; mais, en même temps que j'étais reçu avocat, continua Bougainville, je me faisais inscrire aux mousquetaires.
– Oh! en effet, tu avais toujours eu du goût pour les armes, et surtout des dispositions pour les mathématiques.
– Tu te rappelles cela?
– Tiens, par exemple! N'étaîs-je pas ton meilleur ami au collége?
– Ah! c'est bien vrai!
– Est-ce toi ou ton frère Louis qui est de l'Académie?
Bougainville sourit.
– C'est mon frère, dit-il, ou plutôt c'était mon frère; car il faut que tu saches que j'ai eu le malheur de le perdre, il y a trois ans.
– Ah! pauvre Louis… Mais, que veux-tu! nous sommes tous mortels, et il fait bon ne regarder cette vie que comme un voyage qui nous mène au port… Pardon, mon ami, il me semble que nous passons Boulogne.
Bougainville regarda à sa montre.
– Bah! dit-il, qu'importe! il n'est que onze heures et demie, et, par conséquent, tu as encore vingt bo
– Comment, plus vite?
– Puisque tu es pressé, mon ami!
– Bougainville!…
– Quoi! le désir de savoir ce que je suis devenu ne l'emporte pas en toi sur la crainte d'inquiéter Maria
– Tu as raison… ma foi, cinq minutes de plus ou de moins… Raconte-moi cela, mon cher Antoine. D'ailleurs, quand je dirai à Maria
– Maria
– Si elle te co
– C'est bien simple, et, en deux mots, je vais t'expliquer tout cela. En 1753, j'entrai comme aide-major dans le bataillon provincial de Picardie; l'a
– Bon! bon! bon! interrompit l'abbé Rémy, je te vois venir!… Continue, mon ami, continue, je t'écoute.
Complétement captivé par le récit de Bougainville, l'abbé n'avait pas remarqué que les chevaux étaient passés tout doucement du petit trot au grand trot.
Bougainville continua:
– Une fois au Canada, j'étais presque maître de mon avenir; je n'avais qu'à bien faire pour arriver à tout. Je fus chargé par le marquis de Montcalm de plusieurs expéditions, que je menai à bo
– Comment, dit l'abbé, c'est toi qui as fait cela? Oh! j'ai lu la relation de cet événement; mais je ne savais pas que tu en fusses le héros…
– N'as-tu pas reco
– J'ai reco
En ce moment, la voiture s'arrêta devant une maison de poste.
– Oh! dit l'abbé Rémy, où sommes-nous, Antoine?
– Nous sommes à Sèvres, mon ami.
– À Sèvres!… Et quelle heure est-il? Bougainville regarda à sa montre.