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– Mais je suis déjà amoureux.
– Oui, des mollusques. Tu sais, dit Levine se tournant vers son frère, Michel Seminitch écrit un ouvrage sur la nutrition et…
– Je vous en prie, n’embrouillez pas les choses! Peu importe ce que j’écris, mais il est de fait que j’aime les mollusques.
– Cela ne vous empêcherait pas d’aimer une femme.
– Non, c’est ma femme qui s’opposerait à mon amour pour les mollusques.
– Pourquoi cela?
– Vous le verrez bien. Vous aimez en ce moment la chasse, l’agronomie; eh bien, attendez.
– J’ai rencontré Archip aujourd’hui, dit Tchirikof; il prétend qu’on trouve à Prudnov des quantités d’élans, même des ours.
– Vous les chasserez sans moi.
– Tu vois bien, dit Serge Ivanitch. Quant à la chasse à l’ours, tu peux bien lui dire adieu: ta femme ne te la permettra plus.»
Levine sourit. L’idée que sa femme lui défendrait la chasse lui parut si charmante qu’il aurait volontiers renoncé à jamais au plaisir de rencontrer un ours.
«L’usage de prendre congé de sa vie de garçon n’est pas vide de sens, dit Serge Ivanitch. Quelque heureux qu’on se sente, on regrette toujours sa liberté.
– Avouez que, semblable au fiancé de Gogol, on éprouve l’envie de sauter par la fenêtre.
– Certainement, mais il ne l’avouera pas, dit Katavasof avec un gros rire.
– La fenêtre est ouverte… partons pour Tver! On peut trouver l’ourse dans sa tanière. Vrai, nous pouvons encore prendre le train de cinq heures, dit en souriant Tchirikof.
– Eh bien, la main sur la conscience, répondit Levine, souriant aussi, je ne puis découvrir dans mon âme la moindre trace de regret de ma liberté perdue.
– Votre âme est un tel chaos que vous n’y reco
Après le dîner, les convives, devant changer d’habit avant la noce, se séparèrent.
Resté seul, Levine se demanda encore s’il regrettait réellement la liberté dont ses amis venaient de parler, et cette idée le fit sourire. «La liberté? pourquoi la liberté? Le bonheur pour moi consiste à aimer, à vivre de ses pensées, de ses désirs à elle, sans aucune liberté. Voilà le bonheur!»
«Mais puis-je co
«Non, pensa-t-il avec désespoir en sautant de sa chaise, je ne puis en rester là; je vais aller la trouver, je lui parlerai, et lui dirai encore pour la dernière fois: «Nous sommes libres, ne vaut-il pas mieux nous arrêter? tout est préférable au malheur de la vie entière, à la honte, à l’infidélité!» Et, hors de lui, plein de haine contre l’humanité, contre lui-même, contre Kitty, il courut chez elle.
Il la trouva assise sur un grand coffre, occupée à revoir avec sa femme de chambre des robes de toutes les couleurs étalées par terre et sur les dossiers des chaises.
«Comment! s’écria-t-elle, rayo
«Ah! c’est très bien! répondit-il en regardant la femme de chambre d’un air sombre.
– Va-t-en, Do
– Kitty, je suis à la torture!» lui dit-il avec désespoir, s’arrêtant devant elle pour lire dans ses yeux d’un air suppliant. Ces beaux yeux aimants et limpides lui montrèrent aussitôt combien ses craintes étaient chimériques, mais il éprouvait le besoin impérieux d’être rassuré.
«Je suis venu te dire qu’il n’est pas encore trop tard: que tout peut encore être réparé.
– Quoi? Je ne comprends pas. Qu’as-tu?
– J’ai… ce que j’ai cent fois dit et pensé… Je ne suis pas digne de toi. Tu n’as pu consentir à m’épouser. Penses-y! Tu te trompes peut-être. Penses-y bien. Tu ne peux pas m’aimer… Si… mieux vaut l’avouer… continua-t-il sans la regarder. Je serai malheureux, n’importe; qu’on dise ce que l’on voudra; tout vaut mieux que le malheur!… maintenant, tandis qu’il est encore temps…
– Je ne comprends pas, répondit-elle en le regardant effrayée, que veux-tu? te dédire, rompre?
– Oui, si tu ne m’aimes pas.
– Tu deviens fou! – s’écria-t-elle, rouge de contrariété. Mais la vue du visage désolé de Levine arrêta sa colère, et, repoussant les robes qui couvraient les chaises, elle se rapprocha de lui.
– À quoi penses-tu? dis-moi tout.
– Je pense que tu ne saurais m’aimer. Pourquoi m’aimerais-tu?
– Mon Dieu! qu’y puis je? dit-elle, et elle fondit en larmes.
– Qu’ai-je fait!» s’écria-t-il aussitôt, et se jetant à ses genoux il couvrit ses mains de baisers.
Quand la princesse, au bout de cinq minutes, entra dans la chambre, elle les trouva complètement réconciliés. Kitty avait convaincu son fiancé de son amour. Elle lui avait expliqué qu’elle l’aimait parce qu’elle le comprenait à fond, parce qu’elle savait qu’il devait aimer, et que tout ce qu’il aimait était bon et bien.
Levine trouva l’explication parfaitement claire. Quand la princesse entra, ils étaient assis côte à côte sur le grand coffre, examinant les robes, et discutant sur leur destination. Kitty voulait do
«Mais comment ne comprends-tu pas qu’étant brune le bleu ne lui sied pas? J’ai pensé à tout cela…»
En apprenant pourquoi Levine était venu, la princesse se fâcha tout en riant, et le renvoya s’habiller, car Charles allait venir coiffer Kitty.
«Elle est assez agitée comme cela, dit-elle; elle ne mange rien ces jours-ci, aussi enlaidit-elle à vue d’œil: et tu viens encore la troubler de tes folies! Allons, sauve-toi, mon garçon.»