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IV
Pendant l’arrêt du train, Serge Ivanitch se promena sur le quai, et passa devant le compartiment de Wronsky, dont les stores étaient baissés; au second tour il aperçut la vieille comtesse près de la fenêtre. Elle l’appela.
«Vous voyez que je l’accompagne jusqu’à Koursk.
– On me l’a dit, répondit Kosnichef, s’arrêtant à la portière du wagon; et il ajouta en remarquant l’absence de Wronsky: il fait là une belle action.
– Hé, que vouliez-vous qu’il fît après son malheur!
– Quel horrible événement!
– Mon Dieu! par où n’ai-je pas passé! Mais entrez, dit la vieille dame, et elle fit une place à Kosnichef auprès d’elle. Si vous saviez ce que j’ai souffert! Pendant six semaines il n’a pas ouvert la bouche, et mes supplications seules le décidaient à manger; nous craignions qu’il n’attentât à ses jours; vous savez qu’il a déjà failli mourir une fois pour elle? Oui, dit la vieille comtesse, dont le visage s’assombrit à ce souvenir, cette femme est morte comme elle avait vécu, lâchement et misérablement.
– Ce n’est pas à nous de la juger, comtesse, répondit Serge Ivanitch avec un soupir, mais je conçois que vous ayez souffert.
– Ne m’en parlez pas! Mon fils était chez moi, dans ma terre des environs de Moscou où je passais l’été, lorsqu’on lui a apporté un billet auquel il a immédiatement do
– Qu’a fait le mari?
– Il a repris la petite. Au premier moment Alexis a consenti à tout; maintenant il se repent d’avoir abando
– Comment va-t-il maintenant?
– C’est cette guerre qui nous a sauvés. Je n’y comprends pas grand’chose, et la guerre me fait peur, d’autant plus qu’on dit que ce n’est pas très bien vu à Pétersbourg, mais je n’en remercie pas moins le ciel. Cela l’a remonté. Son ami Yavshine est venu l’engager à l’accompagner en Serbie; il y va, lui, parce qu’il s’est ruiné au jeu; les préparatifs du départ ont occupé, distrait, Alexis. Causez avec lui, je vous en prie, il est si triste! Et pour comble d’e
Serge Ivanitch promit de causer avec le comte, et se dirigea vers le côté de la voie où se trouvait Wronsky.
V
Parmi les ballots entassés sur le quai des marchandises, Wronsky marchait comme un fauve dans sa cage, sur un étroit espace où il ne pouvait faire qu’une vingtaine de pas; les mains enfoncées dans les poches de son paletot, il passa devant Serge Ivanitch sans avoir l’air de le reco
«Vous préfériez peut-être ne pas me voir? mais vous excuserez mon insistance: je tenais à vous offrir mes services, dit Serge Ivanitch.
– Perso
– Je le conçois; cependant une lettre pour Ristitch ou pour Milan vous serait peut-être de quelque utilité? continua Kosnichef frappé de la profonde souffrance qu’exprimait le visage du comte.
– Oh non! répondit celui-ci, faisant effort pour comprendre. Voulez-vous que nous marchions un peu? ces wagons sont si étouffants! Une lettre? non, merci! en a-t-on besoin pour se faire tuer?… peut-être aux Turcs dans ce cas-là… ajouta-t-il souriant du bout des lèvres, tandis que son regard gardait la même expression de douleur amère.
– Il vous serait plus facile d’entrer en relations avec des hommes préparés pour l’action. Au reste, faites comme vous l’entendez, mais je voulais vous dire combien j’ai été heureux d’apprendre la décision que vous avez prise; vous relèverez dans l’opinion publique ces volontaires si attaqués.
– Mon seul mérite, répondit Wronsky, est de ne pas tenir à la vie; quant à l’énergie, je sais qu’elle ne me fera pas défaut, et c’est un soulagement pour moi que d’appliquer à un but utile cette existence qui m’est à charge… et il fit un geste d’impatience causé par la douleur de sa dent malade.
– Vous allez renaître à une vie nouvelle, fit Serge Ivanitch touché, permettez-moi de vous le prédire, car sauver des frères opprimés est un but pour lequel on peut aussi dignement vivre que mourir. Que Dieu vous do
– Je ne suis plus qu’une ruine», murmura le comte lentement, serrant la main que lui tendait Kosnichef.
Il se tut, vaincu par la douleur persistante qui le gênait pour parler, et ses yeux se fixèrent machinalement sur la roue du tender, qui avançait en glissant lentement et régulièrement sur les rails. À cette vue, sa souffrance physique cessa subitement, effacée par la torture du cruel souvenir que la rencontre d’un homme qu’il n’avait pas revu depuis son malheur, réveillait en lui. Elle lui apparut tout à coup, ou du moins ce qui restait d’elle, lorsque, entrant comme un fou dans la caserne, près du chemin de fer, où on l’avait transportée, il aperçut son corps ensanglanté, étendu sans pudeur aux yeux de tous; la tête intacte, avec ses lourdes nattes et ses boucles légères autour des tempes, était rejetée en arrière, les yeux à demi clos; les lèvres entr’ouvertes semblaient prêtes à proférer encore leur terrible menace, et lui prédire, comme à leur dernière entrevue, «qu’il se repentirait».
Il avait beau depuis lors évoquer leur première rencontre, à la gare aussi; chercher à la revoir dans sa beauté poétique et charmante, alors que, débordant de vie et de gaieté, elle allait au-devant du bonheur et savait le do