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Honoré de Balzac

Une Fille D’Ève

1838

La Comédie humaine – Études de mœurs.

Premier livre, Scènes de la vie privée – Tome II

Deuxième volume de l’édition Furne 1842

À MADAME LA COMTESSE BOLOGNIGNI,

NÉE VIMERCATI.

Si vous vous souvenez, Madame, du plaisir que votre conversation procurait à un voyageur en lui rappelant Paris à Milan, vous ne vous éto

Si ce livre peut sauter par-dessus les Alpes, il vous prouvera donc la vive reco

De votre humble serviteur,

DE BALZAC.

Dans un des plus beaux hôtels de la rue Neuve-des-Mathurins, à onze heures et demie du soir, deux femmes étaient assises devant la cheminée d’un boudoir tendu de ce velours bleu à reflets tendres et chatoyants que l’industrie française n’a su fabriquer que dans ces dernières a

Le mobilier, sculpté en plein bois de palissandre sur les plus beaux modèles du vieux temps, rehausse par ses tons riches la fadeur de cet ensemble, un peu trop flou dirait un peintre. Le dos des chaises et des fauteuils offre à l’œil des pages menues en belle étoffe de soie blanche, brochée de fleurs bleues et largement encadrées par des feuillages finement découpés.

De chaque côté de la croisée, deux étagères montrent leurs mille bagatelles précieuses, les fleurs des arts mécaniques écloses au feu de la pensée. Sur la cheminée en turquin, les porcelaines les plus folles du vieux Saxe, ces bergers qui vont à des noces éternelles en tenant de délicats bouquets à la main, espèces de chinoiseries allemandes, entourent une pendule en platine, niellée d’arabesques. Au-dessus, brillent les tailles côtelées d’une glace de Venise encadrée d’un ébène plein de figures en relief, et venue de quelque vieille résidence royale. Deux jardinières étalaient alors le luxe malade des serres, de pâles et divines fleurs, les perles de la botaniques.

Dans ce boudoir froid, rangé, propre comme s’il eût été à vendre, vous n’eussiez pas trouvé ce malin et capricieux désordre qui révèle le bonheur. Là, tout était alors en harmonie, car les deux femmes y pleuraient. Tout y paraissait souffrant.

Le nom du propriétaire, Ferdinand du Tillet, un des plus riches banquiers de Paris, justifie le luxe effréné qui orne l’hôtel, et auquel ce boudoir peut servir de programme. Quoique sans famille, quoique parvenu, Dieu sait comment! du Tillet avait épousé en 1831 la dernière fille du comte de Granville, l’un des plus célèbres noms de la magistrature française, et devenu pair de France après la révolution de juillet. Ce mariage d’ambition fut acheté par la quittance au contrat d’une dot non touchée, aussi considérable que celle de la sœur aînée mariée au comte Félix de Vandenesse. De leur côté, les Granville avaient jadis obtenu cette alliance avec les Vandenesse par l’énormité de la dot. Ainsi, la Banque avait réparé la brèche faite à la Magistrature par la Noblesse. Si le comte de Vandenesse s’était pu voir, à trois ans de distance, beau-frère d’un sieur Ferdinand dit du Tillet, il n’eût peut-être pas épousé sa femme; mais quel homme aurait, vers la fin de 1828, prévu les étranges bouleversements que 1830 devait apporter dans l’état politique, dans les fortunes et dans la morale de la France? Il eût passé pour fou, celui qui aurait dit au comte Félix de Vandenesse que, dans ce chassez-croisez, il perdrait sa couro

Ramassée sur une de ces chaises basses appelées chauffeuses, dans la pose d’une femme attentive, madame du Tillet pressait sur sa poitrine avec une tendresse maternelle et baisait parfois la main de sa sœur, madame Félix de Vandenesse. Dans le monde, on joignait au nom de famille le nom de baptême, pour distinguer la comtesse de sa belle-sœur, la marquise, femme de l’ancien ambassadeur Charles de Vandenesse, qui avait épousé la riche veuve du comte de Kergarouët, une demoiselle de Fontaine. À demi renversée sur une causeuse, un mouchoir dans l’autre main, la respiration embarrassée par des sanglots réprimés, les yeux mouillés, la comtesse venait de faire de ces confidences qui ne se font que de sœur à sœur, quand deux sœurs s’aiment; et ces deux sœurs s’aimaient tendrement. Nous vivons dans un temps où deux sœurs si bizarrement mariées peuvent si bien ne pas s’aimer qu’un historien est tenu de rapporter les causes de cette tendresse, conservée sans accrocs ni taches au milieu des dédains de leurs maris l’un pour l’autre et des désunions sociales. Un rapide aperçu de leur enfance expliquera leur situation respective.

Élevées dans un sombre hôtel du Marais par une femme dévote et d’une intelligence étroite qui pénétrée de ses devoirs, la phrase classique, avait accompli la première tâche d’une mère envers ses filles, Marie-Angélique et Marie-Eugénie atteignirent le moment de leur mariage, la première à vingt ans, la seconde à dix-sept, sans jamais être sorties de la zone domestique où planait le regard maternel. Jusqu’alors elles n’étaient allées à aucun spectacle, les églises de Paris furent leurs théâtres. Enfin leur éducation avait été aussi rigoureuse à l’hôtel de leur mère qu’elle aurait pu l’être dans un cloître. Depuis l’âge de raison, elles avaient toujours couché dans une chambre contiguë à celle de la comtesse de Granville, et dont la porte restait ouverte pendant la nuit. Le temps que ne prenaient pas les devoirs religieux ou les études indispensables à des filles bien nées et les soins de leur perso