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– Oui, monsieur, intelligent, audacieux et invulnérable! Il ne redoute ni les terribles tempêtes de la mer Rouge, ni ses courants, ni ses écueils.

– En effet, dis-je, cette mer est citée entre les plus mauvaises, et si je ne me trompe, au temps des Anciens, sa renommée était détestable.

– Détestable, monsieur Aro

– On voit bien, répliquai-je, que ces historiens n’ont pas navigué à bord du Nautilus.

– En effet, répondit en souriant le capitaine, et sous ce rapport, les modernes ne sont pas plus avancés que les anciens. Il a fallu bien des siècles pour trouver la puissance mécanique de la vapeur! Qui sait si dans cent ans, on verra un second Nautilus! Les progrès sont lents, monsieur Aro

– C’est vrai, répondis-je, votre navire avance d’un siècle, de plusieurs peut-être, sur son époque. Quel malheur qu’un secret pareil doive mourir avec son inventeur!»

Le capitaine Nemo ne me répondit pas. Après quelques minutes de silence:

«Vous me parliez, dit-il, de l’opinion des anciens historiens sur les dangers qu’offre la navigation de la mer Rouge?

– C’est vrai, répondis-je, mais leurs craintes n’étaient-elles pas exagérées?

– Oui et non, monsieur Aro

– J’en conviens, dis-je, et la vapeur me paraît avoir tué la reco

– Il existe, monsieur Aro

– Volontiers.

– Ce fantaisiste prétend que son nom lui fut do

En signe de cette merveille,

Devint la mer rouge et vermeille.

Non puis ne surent la nommer

Autrement que la rouge mer.

– Explication de poète, capitaine Nemo, répondis-je, mais je ne saurais m’en contenter. Je vous demanderai donc votre opinion perso

– La voici. Suivant moi, monsieur Aro

– Jusqu’ici cependant je n’ai vu que des flots limpides et sans aucune teinte particulière.

– Sans doute, mais en avançant vers le fond du golfe, vous remarquerez cette singulière apparence. Je me rappelle avoir vu la baie de Tor entièrement rouge, comme un lac de sang.

– Et cette couleur, vous l’attribuez à la présence d’une algue microscopique?

– Oui. C’est une matière mucilagineuse pourpre produite par ces chétives plantules co

– Ainsi. capitaine Nemo, ce n’est pas la première fois que vous parcourez la mer Rouge à bord du Nautilus?

– Non, monsieur.

– Alors, puisque vous parliez plus haut du passage des Israélites et de la catastrophe des Égyptiens, je vous demanderai si vous avez reco

– Non, monsieur le professeur, et cela pour une excellente raison.

– Laquelle?

– C’est que l’endroit même où Moïse a passé avec tout son peuple est tellement ensablé maintenant que les chameaux y peuvent à peine baigner leurs jambes. Vous comprenez que mon Nautilus n’aurait pas assez d’eau pour lui.

– Et cet endroit?… demandai-je.

– Cet endroit est situé un peu au-dessus de Suez, dans ce bras qui formait autrefois un profond estuaire, alors que la mer Rouge s’étendait jusqu’aux lacs amers. Maintenant, que ce passage soit miraculeux ou non, les Israélites n’en ont pas moins passé là pour gagner la Terre promise, et l’armée de Pharaon a précisément péri en cet endroit. Je pense donc que des fouilles pratiquées au milieu de ces sables mettraient à découvert une grande quantité d’armes et d’instruments d’origine égyptie

– C’est évident, répondis-je, et il faut espérer pour les archéologues que ces fouilles se feront tôt ou tard, lorsque des villes nouvelles s’établiront sur cet isthme, après le percement du canal de Suez. Un canal bien inutile pour un navire tel que le Nautilus!

– Sans doute, mais utile au monde entier, dit le capitaine Nemo. Les anciens avaient bien compris cette utilité pour leurs affaires commerciales d’établir une communication entre la mer Rouge et la Méditerranée; mais ils ne songèrent point à creuser un canal direct, et ils prirent le Nil pour intermédiaire. Très probablement, le canal qui réunissait le Nil à la mer Rouge fut commencé sous Sésostris, si l’on en croit la tradition. Ce qui est certain, c’est que, six cent quinze ans avant Jésus-Christ, Necos entreprit les travaux d’un canal alimenté par les eaux du Nil, à travers la plaine d’Égypte qui regarde l’Arabie. Ce canal se remontait en quatre jours, et sa largeur était telle que deux trirèmes pouvaient y passer de front. Il fut continué par Darius, fils d’Hytaspe. et probablement achevé par Ptolémée II. Strabon le vit employé à la navigation; mais la faiblesse de sa pente entre son point de départ, près de Bubaste, et la mer Rouge, ne le rendait navigable que pendant quelques mois de l’a