Страница 72 из 75
– L’incendie! fit Joe… Mais qui peut…»
En ce moment des hurlements éclatèrent sous le feuillage violemment illuminé.
«Ah! les sauvages! s’écria Joe. Ils ont mis le feu à la forêt pour nous incendier plus sûrement!
– Les Talibas! les marabouts d’Al-Hadji, sans doute!» dit le docteur.
Un cercle de feu entourait le Victoria; les craquements du bois mort se mêlaient aux gémissements des branches vertes; les lianes, les feuilles, toute la partie vivante de cette végétation se tordait dans l’élément destructeur; le regard ne saisissait qu’un océan de flammes; les grands arbres se dessinaient en noir dans la fournaise, avec leurs branches couvertes de charbons incandescents; cet amas enflammé, cet embrasement se réfléchissait dans les nuages, et les voyageurs se crurent enveloppés dans une sphère de feu.
«Fuyons! s’écria Ke
Mais Fergusson l’arrêta d’une main ferme, et, se précipitant sur la corde de l’ancre, il la trancha d’un coup de hache. Les flammes, s’allongeant vers le ballon, léchaient déjà ses parois illuminées; mais le Victoria, débarrassé de ses liens, monta de plus de mille pieds dans les airs.
Des cris épouvantables éclatèrent sous la forêt, avec de violentes détonations d’armes à feu; le ballon, pris par un courant qui se levait avec le jour, se porta vers l’ouest.
Il était quatre heures du matin.
XLIII
Les Talibas. – La poursuite. – Un pays dévasté. – Vent modéré. – Le «Victoria» baisse – Les dernières provisions. – Les bonds du «Victoria». – Défense à coups de fusil. – Le vent fraîchit. – Le fleuve du Sénégal. – Les cataractes de Gouina. – L’air chaud. – Traversée du fleuve.
«Si nous n’avions pas pris la précaution de nous alléger hier soir, dit le docteur, nous étions perdus sans ressources.
– Voilà ce que c’est que de faire les choses à temps, répliqua Joe; on se sauve alors, et rien n’est plus naturel.
– Nous ne sommes pas hors de danger, répliqua Fergusson.
– Que crains-tu donc? demanda Dick. Le Victoria ne peut pas descendre sans ta permission, et quand il descendrait?
– Quand il descendrait! Dick, regarde!»
La lisière de la forêt venait d’être dépassée, et les voyageurs purent apercevoir une trentaine de cavaliers, revêtus du large pantalon et du burnous flottant; ils étaient armés, les uns de lances, les autres de longs mousquets; ils suivaient au petit galop de leurs chevaux vifs et ardents la direction du Victoria, qui marchait avec une vitesse modérée.
À la vue des voyageurs, ils poussèrent des cris sauvages, en brandissant leurs armes; la colère et les menaces se lisaient sur leurs figures basanées, rendues plus féroces par une barbe rare, mais hérissée; ils traversaient sans peine ces plateaux abaissés et ces rampes adoucies qui descendent au Sénégal.
«Ce sont bien eux! dit le docteur, les cruels Talibas, les farouches marabouts d’Al-Hadji! J’aimerais mieux me trouver en pleine forêt, au milieu d’un cercle de bêtes fauves, que de tomber entre les mains de ces bandits.
– Ils n’ont pas l’air accommodant! fit Ke
– Heureusement, ces bêtes-là, ça ne vole pas, répondit Joe; c’est toujours quelque chose.
– Voyez, dit Fergusson, ces villages en ruines, ces huttes incendiées! voilà leur ouvrage; et là où s’étendaient de vastes cultures, ils ont apporté l’aridité et la dévastation.
– Enfin, ils ne peuvent nous atteindre, répliqua Ke
– Parfaitement, Dick; mais il ne faut pas tomber, répondit le docteur en portant ses yeux sur le baromètre.
– En tout cas, Joe, reprit Ke
– Cela ne peut pas nuire, monsieur Dick; nous nous trouverons bien de ne pas les avoir semées sur notre route.
– Ma carabine! s’écria le chasseur, j’espère ne m’en séparer jamais.»
Et Ke
«À quelle hauteur nous maintenons-nous? demanda-t-il à Fergusson.
– À sept cent cinquante pieds environ; mais nous n’avons plus la faculté de chercher des courants favorables, en montant ou en descendant; nous sommes à la merci du ballon.
– Cela est fâcheux, reprit Ke
– Ces coquins-là nous suivent sans se gêner, dit Joe, au petit galop; une vraie promenade.
– Si nous étions à bo
– Oui-da! répondit Fergusson; mais ils seraient à bo
La poursuite des Talibas continua toute la matinée. Vers onze heures du matin, les voyageurs avaient à peine gagné une quinzaine de milles dans l’ouest.
Le docteur épiait les moindres nuages à l’horizon. Il craignait toujours un changement dans l’atmosphère. S’il venait à être rejeté vers le Niger, que deviendrait-il! D’ailleurs, il constatait que le ballon tendait à baisser sensiblement; depuis son départ, il avait déjà perdu plus de trois cents pieds, et le Sénégal devait être éloigné d’une douzaine de milles; avec la vitesse actuelle, il lui fallait compter encore trois heures de voyage.
En ce moment, son attention fut attirée par de nouveaux cris; les Talibas s’agitaient en pressant leurs chevaux.
Le docteur consulta le baromètre, et comprit la cause de ces hurlements:
«Nous descendons, fit Ke
– Oui, répondit Fergusson.
– Diable!» pensa Joe.»
Au bout d’un quart d’heure, la nacelle n’était pas à cent cinquante pieds du sol, mais le vent soufflait avec plus de force.
Les Talibas enlevèrent leurs chevaux, et bientôt une décharge de mousquets éclata dans les airs.
«Trop loin, imbéciles! s’écria Joe; il me paraît bon de tenir ces gredins-là à distance.»
Et, visant l’un des cavaliers les plus avancés, il fit feu; le Talibas roula à terre; ses compagnons s’arrêtèrent et le Victoria gagna sur eux.