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Il reprit d’une voix légèrement exaspérée:

– Au bout de vingt ans, est-il admissible que vous songiez encore à ces choses?…

– Malheureux! avec quelle tranquillité tu parles de mon crime!

– Oui, l’apaisement s’est fait en moi; en toi aussi, Adrie

Adrie

– Jamais je n’oublierai que je l’ai tué!… Comment veux-tu que j’oublie cela?…

Et elle ajouta avec des pleurs:

– Car je l’ai tué! Oui, il est mort de ma main! C’est moi, c’est moi qui ai tiré! Lui qui m’aimait tant! tant! Lui qui nous avais sauvées, ma mère et moi. Car je n’étais qu’une misérable petite fille et il m’avait élevée jusqu’à lui! Il me do

Elle continuait à se plaindre ainsi, c’était un cri monotone d’éternelle désolation.

Lawrence se taisait. Il savait qu’il devait se taire et qu’elle ne cesserait sa plainte que lorsqu’elle n’aurait plus la force de la continuer.

Elle disait encore:

– Il a su de quelle main il mourait! Il a su que je l’avais frappé! Tu le sais bien… Avant de mourir, il me fixa de ses yeux agrandis où je lisais toute l’horreur de mon crime… Quelle douleur dans ces yeux-là!… J’y lus un désespoir infini… Mon image était ces yeux mourants… Et toi, toi! tu l’as pris, tu l’as jeté dans le fleuve… Qu’avons-nous fait? Quel crime est le nôtre, Charley!

Elle se tordit les bras:

– Quel crime est le nôtre!… Pourquoi avons-nous fait cela?… Pourquoi? Pourquoi?

Lawrence releva Adrie

– Mary! Mary! parce qu’il te fallait choisir entre sa mort ou la mie

– Charley!… Tu te rappelles notre farouche amour!… Nous l’avons payé si cher, si cher! Moi, surtout, je l’ai acheté d’un prix si formidable que j’y tiens, à mon amour!

Elle ajouta d’un accent sauvage qui fit frisso

– Oui, Charley, nous sommes liés par mon crime. Ne l’oublie jamais!

Elle n’avait plus sa voix plaintive de tout à l’heure. Sa parole avait un accent de menace qui jeta Lawrence dans le plus grand trouble, car il ne lui co

Il écarta de lui, très doucement, Adrie

– Douterais-tu de moi? demanda-t-il.

Elle cria:

– Non! Charley, je ne veux pas douter! Ce serait trop affreux! vois-tu. C’est vrai. Oui, je rêve, je m’imagine des choses impossibles… Je vais te dire ce que j’avais pensé, car c’est très grave… J’avais cru…

Mais elle s’arrêta, et reprit, essuyant quelques larmes:

– J’avais cru, lorsque je te voyais seul, si absorbé et si loin de moi, j’avais cru que tu pensais à une autre femme.

Lawrence devint blême. Il dit, troublé, et sur un ton qu’il essayait vainement de rendre ferme:

– Je te jure, Adrie

– Ne jure pas, fit-elle en essayant de sourire et en lui mettant la main sur la bouche. J’étais folle, et j’ai foi en toi…

Et, tout à fait calmée, elle ajouta:

– Nous nous aimons… Nous sommes heureux… Tu ne sais pas que notre bonheur, par moments, m’inspire de la crainte… Je me dis: Est-il possible que rien ne vie

– Qui redoutons-nous?

Elle dit, redevenue très grave:

– Je ne sais. Mais il est des heures où ce bonheur continu m’effraie… Nous nous aimons, nous avons de grands enfants qui nous chérissent, nous sommes riches…

Elle se tut. Puis:

– Et si nous sommes riches, c’est encore à lui que nous le devons… à l’invention qu’il te do

Lawrence fit sole

– Oui, Mary, ce fut un crime! Le mien, celui-là!… Tu l’as tué, je l’ai volé!…

Ils se turent encore. L’orage était tout à fait apaisé. Un grand silence planait sur le bois de Misère. La lune montait dans un ciel d’un azur sombre mais pur, sans un nuage, cloué d’étoiles.

Et soudain Adrie

– Mon Dieu! mon Dieu!… s’il n’était pas mort!

Lawrence lui prit le bras:

– Tais-toi! Jonathan Smith est mort! Charley est mort! Mary est morte!… Et qu’ils ne ressuscitent plus jamais!…

On frappa alors à la porte. Joe la poussa et dit:

– Le souper est prêt. Si monsieur et madame veulent descendre… Les jeunes gens les attendent en bas.

Adrie

Quand ils furent dans la salle du bas, se disposant à s’asseoir à table, où Lily et Pold avaient pris place, Joe dit à Lawrence:

– Cela vous déplairait-il, monsieur, d’admettre à cette table un voyageur qui, comme vous, fut surpris par l’orage et n’a point soupé?

– Nullement, fit Lawrence.

– Va donc chercher ton hôte, s’exclama Pold, et vite, car j’ai une faim d’enfer, tavernier du diable!

Il n’avait pas plus tôt prononcé ces paroles que la porte do