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Le petit pêcheur d’oranges

Comme le soleil, perçant enfin un ciel de nuées, frappait de ses rayons obliques la robe d’or de Notre-Dame-de-la-Garde, je descendis vers les quais. Les grandes dalles en étaient humides encore, et, sous nos pas, nous renvoyaient notre image. Le peuple des matelots, des débardeurs et des portefaix, s’agitait autour des poutres venues des forêts du nord, actio

Il était debout, cambré dans les lambeaux d’une jaquette qui lui battait les talons, nu-tête et pieds nus, la chevelure blonde et les yeux noirs; et je crois bien qu’il avait neuf ans. Une corde passée en bretelle sur l’épaule soutenait à son côté un sac de toile. Son poing gauche était campé à la taille, et de la main droite il s’appuyait à un bâton, long trois fois comme lui, qui se terminait tout là-haut par une petite rondelle de liège. L’enfant était immobile et contemplatif. Alors je lui demandai ce qu’il faisait là. Il me répondit qu’il était pêcheur d’oranges.

Il paraissait très fier d’être pêcheur d’oranges et négligea de me demander des sous comme font les petits vauriens sur les ports. Je lui parlai encore; mais cette fois il garda le silence, car il considérait attentivement l’eau. Nous étions entre la fine taille du Fides, venu de Castellamare, et le beaupré d’un trois-mâts-goélette venu de Gênes. Plus loin, deux tartanes arrivées le matin des Baléares arrondissaient leurs ventres, et je vis que ces ventres étaient pleins d’oranges, car ils en perdaient de toutes parts. Les oranges nageaient sur les eaux; la houle légère les portait vers nous à petites vagues. Mon pêcheur sauta dans un canot, courut à la proue, et, armé de son bâton couro

«Bon appétit! lui fis-je.

– Monsieur, me répondit-il, tout barbouillé de jus vermeil, moi, je n’aime que les fruits.

– Ça tombe bien, répliquai-je; mais quand il n’y a pas d’oranges?

– Je travaille au charbon.»

Et sa menotte, s’étant engouffrée dans le sac, en sortit avec un énorme morceau de charbon.

Le jus de l’orange avait coulé sur la guenille de sa jaquette. Cette guenille avait une poche. Le petit sortit de la poche un mouchoir inénarrable et, soigneusement, essuya sa guenille. Puis il remit avec orgueil son mouchoir dans sa poche.

«Qu’est-ce que fait ton père? demandai-je.

– Il est pauvre.

– Oui, mais qu’est-ce qu’il fait?»

Le pêcheur d’oranges eut un mouvement d’épaules.

«Il ne fait rien, puisqu’il est pauvre!»

Mon questio

Il fila le long du quai et je le suivis; nous arrivâmes ainsi au «gardie

«Voilà du beau linge!» fit mon bonhomme.

Là-dessus, il marcha dans une flaque, et sa jaquette, qui décidément le préoccupait au-dessus de toutes choses, en fut tout éclaboussée. Quel désastre! Il en aurait pleuré. Vite, il sortit son mouchoir et essuya, essuya, puis il me regarda d’un œil suppliant et me dit:

«Monsieur! je ne suis pas sale par derrière?…» Je lui en do

Comme nous arrivions devant les marchandes et que les moules étaient fraîches et tentantes, je dis au pêcheur d’oranges:

«Si tu n’aimais pas que les fruits, je pourrais t’offrir une douzaine de moules.»

Ses yeux noirs brillaient de désir et nous nous mîmes, tous deux, à manger des moules. La marchande nous les ouvrait et nous dégustions. Elle voulut nous servir du vinaigre, mais mon compagnon l’arrêta d’un geste impérieux. Il ouvrit son sac, tâto

Après déjeuner, nous revînmes sur le quai. Le pêcheur d’oranges me demanda une cigarette qu’il alluma avec une allumette qu’il avait dans une autre poche de sa jaquette.

Alors, la cigarette aux lèvres, lançant vers le ciel des bouffées comme un homme, le bambin se campa sur une dalle au-dessus de l’eau, et, le regard fixé tout là-haut sur Notre-Dame-de-la-Garde, il se mit dans la position du gamin célèbre qui fait le plus bel ornement de Bruxelles. Il ne perdait pas un pouce de sa taille, était très fier et semblait vouloir emplir le port.