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«Chut! c’est le maître… Il est comme ça depuis le malheur de son fils.»
A ce moment une femme et un petit garçon, vêtus de noir, passèrent près de nous avec de gros paroissiens dorés, et entrèrent à la ferme.
L’homme ajouta: «… La maîtresse et Cadet qui revie
La charrette s’ébranla pour partir. Moi, qui voulais en savoir plus long, je demandai au voiturier de monter à côté de lui, et c’est là-haut, dans le foin, que j’appris toute cette navrante histoire…
Il s’appelait Jan. C’était un admirable paysan de vingt ans, sage comme une fille, solide et le visage ouvert. Comme il était très beau, les femmes le regardaient; mais lui n’en avait qu’une en tête – une petite Arlésie
«Je mourrai si on ne me la do
Il fallut en passer par là. On décida de les marier après la moisson.
Donc, un dimanche soir, dans la cour du mas, la famille achevait de dîner. C’était presque un repas de noces. La fiancée n’y assistait pas, mais on avait bu en son ho
«Maître, lui dit l’homme, vous allez marier votre enfant à une coquine qui a été ma maîtresse pendant deux ans. Ce que j’avance, je le prouve: voici des lettres… Ses parents savent tout et me l’avaient promise; mais depuis que votre fils la recherche, ni eux ni la belle ne veulent plus de moi… J’aurais cru pourtant qu’après ça elle ne pouvait pas être la femme d’un autre.
– C’est bien! dit maître Estève quand il eut regardé les lettres; entre boire un verre de muscat.»
L’homme répond: «Merci! j’ai plus de chagrin que de soif.»
Et il s’en va.
Le père rentre, impassible: il reprend sa place à table et le repas s’achève gaiement…
Ce soir-là, maître Estève et son fils s’en allèrent ensemble dans les champs. Ils restèrent longtemps dehors: quand ils revinrent, la mère les attendait encore.
«Femme, dit le ménager en lui amenant son fils, embrasse-le! Il est malheureux…»
Jan ne parla plus de l’Arlésie
De le voir ainsi, toujours triste et seul, les gens du mas ne savaient plus que faire. On redoutait un malheur… Une fois, à table, sa mère, en le regardant avec des yeux pleins de larmes, lui dit: «Eh bien, écoute, Jan, si tu la veux tout de même, nous te la do
Le père, rouge de honte, baissa la tête.
Jan fit signe que non, et il sortit…
A partir de ce jour, il changea sa façon de vivre, affectant d’être toujours gai, pour rassurer ses parents. On le revit au bal, au cabaret, dans les ferrades. A la vote de Fontvieille, c’est lui qui mena la farandole.
Le père disait: «Il est guéri.» La mère, elle, avait toujours des craintes et plus que jamais surveillait son enfant… Jan couchait avec Cadet, tout près de la magnanerie; la pauvre vieille se fit dresser un lit à côté de leur chambre… Les magnans pouvaient avoir besoin d’elle, dans la nuit…
Vint la fête de saint Eloi, patron des ménagers.
Grande joie au mas… Il y eut du châteauneuf, pour tout le monde, et du vin cuit comme s’il en pleuvait. Puis des pétards, des feux sur l’aire, des lanternes de couleur plein les micocouliers… Vive saint Eloi? On farandola à mort. Cadet brûla sa blouse neuve… Jan lui-même avait l’air content, il voulut faire danser sa mère; la pauvre femme en pleurait de bonheur.
A minuit, on alla se coucher. Tout le mon Cadet a besoin de dormir… Jan ne dormit a raconté depuis que toute la nuit il avait sangloté…
Ah! je vous réponds qu’il était bien mordu, celui-là…
Le lendemain, à l’aube, la mère entendit quelqu’un traverser sa chambre en courant. Elle eut comme un pressentiment:
«Jan, c’est toi?»
Jan ne répond pas; il est déjà dans l’escalier.
Vite, vite la mère se lève: «Jan, où vas-tu?»
Il monte au grenier; elle monte derrière lui:
«Mon fils, au nom du Ciel!»
Il ferme la porte et tire le verrou.
«Jan, mon Janet, réponds-moi. Que vas-tu faire?»
A tâtons, de ses vieilles mains qui tremblent, elle cherche le loquet… Une fenêtre qui s’ouvre, le bruit d’un corps sur les dalles de la cour, et c’est tout…
Il s’était dit, le pauvre enfant: «Je l’aime trop… Je m’en vais…» Ah! misérables cœurs que nous sommes! C’est un peu fort pourtant que le mépris ne puisse pas tuer l’amour!…
Ce matin-là, les gens du village se demandèrent qui pouvait crier ainsi, là-bas, du côté du mas d’Estève…
C’était, dans la cour, devant la table de pierre couverte de rosée et de sang, la mère toute nue qui se lamentait, avec son enfant mort sur ses bras.