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Aussi, en sortant du cimetière, il ne lui restait presque plus rien de cette cervelle merveilleuse, a peine quelques parcelles aux parois du crâne.

Alors on le vit s’en aller dans les rues, l’air égaré, les mains en avant, trébuchant comme un homme ivre. Le soir, à l’heure où les bazars s’illuminent, il s’arrêta devant une large vitrine dans laquelle tout un fouillis d’étoffes et de parures reluisait aux lumières, et resta là longtemps à regarder deux bottines de satin bleu bordées de duvet de cygne. «Je sais quelqu’un à qui ces bottines feraient bien plaisir», se disait-il en souriant; et, ne se souvenant déjà plus que la petite femme était morte, il entra pour les acheter.

Du fond de son arrière-boutique, la marchande entendit un grand cri; elle accourut et recula de peur en voyant un homme debout, qui s’accotait au comptoir et la regardait douloureusement d’un air hébété. Il tenait d’une main les bottines bleues à bordure de cygne, et présentait l’autre main toute sanglante, avec des raclures d’or au bout des ongles.

Telle est, madame, la légende de l’homme à la cervelle d’or.

Malgré ses airs de conte fantastique, cette légende est vraie d’un bout à l’autre… Il y a par le monde de pauvres gens qui sont condamnés à vivre de leur cerveau, et paient en bel or fin, avec leur moelle et leur substance, les moindres choses de la vie. C’est pour eux une douleur de chaque jour: et puis, quand ils sont las de souffrir…

Le poète Mistral

Dimanche dernier, en me levant, j’ai cru me réveiller rue du Faubourg-Montmartre. Il pleuvait, le ciel était gris, le moulin triste. J’ai eu peur de passer chez moi cette froide journée de pluie, et tout de suite l’envie m’est venue d’aller me réchauffer un brin auprès de Frédéric Mistral, ce grand poète qui vit à trois lieues de mes pins, dans son petit village de Maillane.

Sitôt pensé, sitôt parti; une trique en bois de myrte, mon Montaigne, une couverture, et en route!

Perso

Pas moyen de lire en route ce jour-là. La pluie tombait par torrents, et la tramontane vous la jetait à pleins seaux dans la figure… Je fis le chemin tout d’une haleine, et enfin, après trois heures de marche, j’aperçus devant moi les petits bois de cyprès au milieu desquels le pays de Maillane s’abrite de peur du vent.

Pas un chat dans les rues du village, tout le monde était à la grand-messe. Quand je passai devant l’église, le serpent ronflait, et je vis les cierges reluire à travers les vitres de couleur.

Le logis du poète est à l’extrémité du pays; c’est la dernière maison à main gauche, sur la route de Saint-Rémy – une maiso

Ah! Parisiens, lorsque le poète de Maillane est venu chez vous montrer Paris à sa Mireille, et que vous l’avez vu dans vos salons, ce Chactas en habit de ville, avec un col droit et un grand chapeau qui le gênait autant que sa gloire, vous avez cru que c’était là Mistral… Non, ce n’était pas lui. Il n’y a qu’un Mistral au monde, celui que j’ai surpris dimanche dernier dans son village, le chaperon de feutre sur l’oreille, sans gilet, en jaquette, sa rouge taillole catalane autour des reins, l’œil allumé, le feu de l’inspiration aux pommettes, superbe, avec un bon sourire, élégant comme un pâtre grec, et marchant à grands pas, les mains dans ses poches, en faisant des vers…

«Comment! c’est toi! cria Mistral en me sautant au cou; la bo

Pendant qu’il me parlait, je regardais avec émotion ce petit salon à tapisserie claire, que je n’avais pas vu depuis si longtemps, et où j’ai passé déjà de si belles heures. Rien n’était changé. Toujours le canapé à carreaux jaunes, les deux fauteuils de paille, la Vénus sans bras et la Vénus d’Arles sur la cheminée, le portrait du poète par Hébert, sa photographie par Etie

Je tenais le cahier de Calendal entre mes mains, et je le feuilletais, plein d’émotion… Tout à coup une musique de fifres et de tambourins éclate dans la rue, devant la fenêtre, et voilà mon Mistral qui court à l’armoire, en tire des verres, des bouteilles, traîne la table au milieu du salon, et ouvre la porte aux musiciens en me disant:

«Ne ris pas… Ils vie

La petite pièce se remplit de monde. On pose les tambourins sur les chaises, la vieille ba

En un tour de main la table est dressée: un beau linge blanc et deux couverts. Je co