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Chant XIII
ARGUMENT. – Isabelle raconte à Roland ses malheurs. Survie
Ils étaient bien favorisés, les chevaliers qui vivaient à cette époque! Dans les vallons, dans les cavernes obscures et les bois sauvages, au milieu des tanières, des serpents, des ours et des lions, ils trouvaient ce qu’on aurait peine à rencontrer aujourd’hui au sein des palais superbes, à savoir des dames à la fleur de l’âge et dignes d’être qualifiées du titre de belles.
Je vous ai raconté plus haut que Roland avait trouvé dans une grotte une damoiselle, et qu’il lui avait demandé par qui elle y avait été amenée. Poursuivant le récit de cette aventure, je vous dirai qu’après s’être plusieurs fois interrompue par ses propres sanglots, elle mit le comte au courant de ses infortunes, d’une voix douce et suave, et le plus brièvement qu’elle put.
«Bien que je sois certaine, chevalier – lui dit-elle – de porter la peine de ce que je vais te dire – car je pense que cette vieille s’empressera d’en do
» Je m’appelle Isabelle; je fus la fille de l’infortuné roi de Galice. Je dis bien je fus, car je ne suis plus désormais que l’enfant de la douleur, de l’affliction et de la tristesse. C’est la faute de l’amour, et je ne sais si c’est de sa perfidie que je dois me plaindre le plus, car ses doux commencements furent dissimulés sous la tromperie et sous la fraude.
» Autrefois, je vivais heureuse de mon sort; noble, jeune, riche, ho
» Mon père, voici aujourd’hui douze mois, do
» Après l’avoir vu dans la lice accomplir des merveilles de chevalerie, je fus éprise d’amour pour lui, et je ne m’en aperçus que lorsque je reco
» Zerbin l’emportait sur tous les autres seigneurs en beauté et en vaillance. Il se montra épris pour moi – et je crois qu’il l’était en effet – d’un amour non moins ardent que le mien. Nous ne manquâmes pas de nous exprimer souvent notre commune ardeur, et quand, par la suite, nous fûmes séparés, nos âmes restèrent toujours unies.
» Car, les grandes fêtes terminées, mon Zerbin retourna en Écosse. Si tu sais ce que c’est que l’amour, tu peux juger combien je fus triste, pensant à lui nuit et jour. Et j’étais certaine que sa flamme ne brûlait pas moins vive dans son cœur. Il n’avait d’autre désir que de trouver un moyen pour m’avoir près de lui.
» Et comme nos croyances opposées – il était chrétien et moi musulmane – ne lui permettaient pas de me demander pour femme à mon père, il se décida à m’enlever secrètement. Sur les confins de ma riche patrie aux campagnes verdoyantes longeant l’Océan, était un beau jardin, sur une rive d’où l’on découvrait toutes les collines enviro
» Ce lieu lui parut propice à l’enlèvement auquel le forçait à recourir la diversité de nos religions. Il me fit savoir les mesures qu’il avait prises pour assurer le bonheur de notre vie. Il avait fait cacher près de Sainte-Marthe une galère montée par des gens armés, sous la conduite d’Orderic de Biscaye, maître de bataille sur mer et sur terre.
» Ne pouvant en perso
» Celui-ci était venu sur un navire armé et à l’époque convenue. Et c’est ainsi qu’arriva le jour tant désiré où je devais me laisser surprendre dans mon jardin. Orderic, accompagné d’une troupe de gens habitués aux coups de main maritimes, remonta pendant la nuit le fleuve voisin de la ville, et vint en silence jusqu’à mon jardin.
» De là, je fus transportée sur la galère, avant qu’on ne s’en fût aperçu en ville. De mes serviteurs surpris nus et désarmés, les uns s’enfuirent, les autres furent tués, quelques-uns furent emmenés captifs avec moi. Ainsi je quittai mon pays, avec une joie que je ne pourrais te dire, dans l’espoir de jouir bientôt de la présence de mon Zerbin.
» Nous étions à peine parvenus à la hauteur de la Mangiane, lorsque nous fûmes assaillis sur notre gauche par un coup de vent qui obscurcit l’horizon jusqu’alors serein, troubla la mer et souleva les ondes jusqu’au ciel. Le mistral se mit à souffler en travers de notre route augmentant d’heure en heure en violence, à tel point que nous essayâmes en vain de louvoyer.
» Vainement aussi on largua les voiles, on abaissa le mât sur le gaillard d’arrière; nous nous voyions emportés malgré nous sur les écueils aigus qui sont devant la Rochelle. Si celui qui réside aux cieux ne nous était pas venu en aide, la tempête farouche nous eût brisés contre la terre. Le vent furieux nous poussait avec plus de rapidité qu’une flèche chassée de l’arc.
» Le Biscayen, voyant le péril, usa d’un moyen qui trompe souvent. Il eut recours à un bateau dans lequel il me fit descendre avec lui. Deux de nos compagnons y descendirent aussi, et tout le reste les aurait suivis, si les premiers descendus l’avaient permis. Mais ils les écartèrent à coups d’épée. Puis ils coupèrent le câble, et nous prîmes le large.
» Nous fûmes jetés sains et saufs sur le rivage, nous tous qui étions descendus dans le bateau; tous les autres périrent avec le navire et furent la proie des flots. Pour moi, je levai les mains, rendant grâce à l’éternelle Bonté, à l’Amour infini qui m’avait sauvée de la fureur de la mer, afin de me permettre de revoir Zerbin.
» J’avais laissé sur le navire mes riches vêtements, mes joyaux et mes autres choses précieuses, mais l’espoir de revoir Zerbin me restant, peu m’importait que la mer eût englouti tout ce que je possédais. Sur le rivage désolé, où nous étions descendus, il n’y a aucun sentier, aucune habitation; on y voit seulement une montagne livrant au vent sa cime ombreuse, et baignant ses pieds dans la mer.