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C’est par lui que j’avais appris ce que je n’osais demander à Alissa ni à ma tante: Édouard Teissières était venu très assidûment prendre des nouvelles de Juliette; mais quand Robert avait quitté le Havre, elle ne l’avait pas encore revu. J’appris aussi que Juliette, depuis mon départ, avait gardé devant sa sœur un obstiné silence que rien n’avait pu vaincre.
Puis, par ma tante, peu après, je sus que ces fiançailles de Juliette, qu’Alissa, je le pressentais, espérait voir aussitôt rompues, Juliette elle-même avait demandé qu’on les rendît le plus tôt possible officielles. Cette détermination contre laquelle conseils, injonctions, supplications se brisaient, barrait son front, bandait ses yeux et la murait dans son silence…
Du temps passa. Je ne recevais d’Alissa, à qui du reste je ne savais quoi écrire, que les plus décevants billets. L’épais brouillard d’hiver m’enveloppait; ma lampe d’étude, et toute la ferveur de mon amour et de ma foi écartaient mal, hélas! la nuit et le froid de mon cœur. Du temps passa.
Puis, un matin de printemps subit, une lettre d’Alissa à ma tante, absente du Havre en ce moment – que ma tante me communiqua – d’où je copie ce qui peut éclairer cette histoire:
… Admire ma docilité; ainsi que tu m’y engageais, j’ai reçu M. Teissières; j’ai causé longuement avec lui. Je reco
En effet, je suis extrêmement touchée de voir Jérôme s’occuper ainsi de mon frère. Je pense qu’il ne fait cela que par devoir car le caractère de Robert a peu de rapports avec le sien – et peut-être aussi pour me plaire – mais sans doute il a déjà pu reco
Que ton affectueuse sollicitude m’est douce, ma chère tante!… Mais ne crois pas que je sois malheureuse; je puis presque dire: au contraire – car l’épreuve qui vient de secouer Juliette a eu son contre-coup en moi. Ce mot de l’Écriture que je répétais sans trop le comprendre s’est éclairé soudain pour moi: «Malheur à l’homme qui met sa confiance dans l’homme.» Bien avant de la retrouver dans ma Bible, j’avais lu cette parole sur une petite image de Noël que Jérôme m’a envoyée lorsqu’il n’avait pas douze ans et que je venais d’en prendre quatorze. Il y avait, sur cette image, à côté d’une gerbe de fleurs qui nous paraissaient alors très jolies, ces vers, d’une paraphrase de Corneille:
Quel charme vainqueur du monde
Vers Dieu m’élève aujourd’hui?
Malheureux l’homme qui fonde
Sur les hommes son appui!
auxquels j’avoue que je préfère infiniment le simple verset de Jérémie. Sans doute, Jérôme avait alors choisi cette carte sans faire grande attention au verset. Mais, si j’en juge d’après ses lettres, ses dispositions aujourd’hui sont assez semblables aux mie
Me souvenant de notre conversation, je ne lui écris plus aussi longuement que par le passé, pour ne pas le troubler dans son travail. Tu vas trouver sans doute que je me dédommage en parlant de lui d’autant plus; de peur de continuer, j’arrête vite ma lettre; pour cette fois, ne me gronde pas trop.
Quelles réflexions me suggéra cette lettre! Je maudis l’indiscrète intervention de ma tante (qu’était-ce que cette conversation à laquelle Alissa faisait allusion et qui me valait son silence?), la maladroite attention qui la poussait à me communiquer ceci. Si déjà je supportais mal le silence d’Alissa, ah! ne valait-il pas mieux mille fois me laisser ignorer que, ce qu’elle ne me disait plus, elle l’écrivait à quelque autre! Tout m’irritait ici: et de l’entendre raconter si facilement à ma tante les menus secrets d’entre nous, et le ton naturel, et la tranquillité, le sérieux, l’enjouement…
– Mais non, mon pauvre ami! rien ne t’irrite, dans cette lettre, que de savoir qu’elle ne t’est pas adressée, me dit Abel, mon compagnon quotidien, Abel à qui seul je pouvais parler et vers qui, dans ma solitude, me repenchaient sans cesse faiblesse, besoin plaintif de sympathie, défiance de moi, et, dans mon embarras, crédit que j’attachais à son conseil, malgré la différence de nos natures, ou à cause d’elle plutôt…
– Étudions ce papier, dit-il en étalant la lettre sur son bureau.
Trois nuits avaient déjà passé sur mon dépit que j’avais su garder par devers moi quatre jours! J’en venais presque naturellement à ce que mon ami sut me dire:
– La partie Juliette-Teissières, nous l’abando
– Laissons cela, lui dis-je, offusqué par ses plaisanteries. Venons au reste.
– Le reste? fit-il… Tout le reste est pour toi. Plains-toi donc! Pas une ligne, pas un mot que ta pensée n’emplisse. Autant dire que la lettre entière t’est adressée; tante Félicie, en te la renvoyant, n’a fait que la retourner à son véritable destinataire; c’est faute de toi qu’Alissa s’adresse à cette brave femme comme au premier pis aller; qu’est-ce que peuvent bien lui faire, à ta tante, les vers de Corneille! – qui, entre parenthèses, sont de Racine; – c’est avec toi qu’elle cause, te dis-je; c’est à toi qu’elle dit tout cela. Tu n’es qu’un niais si ta cousine, avant quinze jours, ne t’écrit pas tout aussi longuement, aisément, agréablement…
– Elle n’en prend guère le chemin!
– Il ne tient qu’à toi qu’elle le pre
– Tu ne serais pas digne de l’aimer.
Je suivis néanmoins le conseil d’Abel; et bientôt en effet les lettres d’Alissa recommencèrent de s’animer; mais je ne pouvais espérer de vraie joie de sa part, ni d’abandon sans réticences avant que la situation, sinon le bonheur de Juliette, fût assurée.
Les nouvelles qu’Alissa me do