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– Quand j’ai vu l’état où je me trouvais, je n’ai pas osé rester au pays; M. Jules, c’était le fils de la riche bourgeoise, m’a do
– Et c’est lui qui vous a perdue, pourtant; et il est riche?
– Sa mère a beaucoup de bien chez nous; mais que voulez-vous? je n’étais plus là… il m’a oubliée…
– Mais au moins… il n’aurait pas dû vous oublier, à cause de son enfant.
– C’est au contraire cela, voyez-vous, qui l’aura rendu mal pour moi; il m’en aura voulu d’être enceinte, parce que je lui devenais un embarras.
– Pauvre Lorraine!
– Je regrette mon enfant, pour moi, mais pas pour elle; pauvre chère petite! elle aurait eu trop de misère et aurait été orpheline de trop bo
– On ne doit pas avoir de ces idées-là à votre âge. Est-ce qu’il y a beaucoup de temps que vous êtes malade?
– Bientôt trois mois… Dame, quand j’ai eu à gagner pour moi et mon enfant, j’ai redoublé de travail, j’ai repris trop vite mon ouvrage à mon bateau; l’hiver était très-froid, j’ai gagné une fluxion de poitrine: c’est à ce moment-là que j’ai perdu ma petite fille. En la veillant, j’ai négligé de me soigner… et puis par là-dessus le chagrin… enfin je suis poitrinaire… condamnée comme l’était l’actrice qui vient de mourir.
– À votre âge, il y a toujours de l’espoir.
– L’actrice n’avait que deux ans de plus que moi, et vous voyez.
– Celle que les bo
– Mon Dieu, oui. Voyez le sort… Elle avait été belle comme le jour. Elle avait eu beaucoup d’argent, des équipages, des diamants; mais par malheur la petite vérole l’a défigurée, alors la gêne est venue, puis la misère, enfin la voilà morte à l’hospice. Du reste, elle n’était pas fière; au contraire, elle était bien douce et bien ho
– Et ce monsieur… il est venu?
– Non.
– Ah! c’est bien mal.
– À chaque instant la pauvre femme demandait après lui, disant toujours: «Oh! il viendra, oh! il va venir, bien sûr…» et pourtant elle est morte sans qu’il soit venu…
– Sa fin lui aura été plus pénible encore.
– Oh! mon Dieu! oui, car ce qu’elle craignait tant arrivera à son pauvre corps…
– Après avoir été riche, heureuse, mourir ici, c’est triste! Au moins, nous autres nous ne changeons que de misères…
– À propos de ça, reprit la Lorraine après un moment d’hésitation, je voudrais bien que vous me rendiez un service.
– Parlez…
– Si je mourais, comme c’est probable, avant que vous sortiez d’ici, je voudrais que vous réclamiez mon corps… J’ai la même peur que l’actrice… et j’ai mis là le peu d’argent qui me reste pour me faire enterrer.
– N’ayez donc pas ces idées-là.
– C’est égal, me le promettez-vous?
– Enfin, Dieu merci, ça n’arrivera pas.
– Oui, mais si cela arrive, je n’aurai pas, grâce à vous, le même malheur que l’actrice.
– Pauvre dame, après avoir été riche, finir ainsi! Il n’y a pas que l’actrice dans cette salle qui ait été riche, madame Jea
– Appelez-moi donc Jea
– Vous êtes bien bo
– Qui donc encore a été riche aussi?
– Une jeune perso
– Sa mère est ici aussi?
– Non, la mère était si mal, si mal, qu’on n’a pu la transporter… La pauvre jeune fille ne voulait pas la quitter, et on a profité de son évanouissement pour l’emmener… C’est le propriétaire d’un méchant garni où elles logeaient qui, de peur qu’elles ne meurent chez lui, a été faire sa déclaration au commissaire.
– Et où est-elle?
– Tenez… là… dans le lit en face de vous…
– Et elle a quinze ans?
– Mon Dieu! tout au plus.
– L’âge de ma fille aînée!… dit Jea
VII La visite
Jea
– Pardon, lui dit la Lorraine attristée, pardon, si je vous ai fait de la peine sans le vouloir en vous parlant de vos enfants… Ils sont peut-être malades aussi?
– Hélas! mon Dieu… je ne sais pas ce qu’ils vont devenir si je reste ici plus de huit jours.
– Et votre mari?
Après un moment de silence, Jea
– Puisque nous sommes amies ensemble, la Lorraine, je peux vous dire mes peines, comme vous m’avez dit les vôtres… cela me soulagera… Mon mari était un bon ouvrier; il s’est dérangé, puis il m’a abando
– Pauvre Jea
– Il aurait fallu me séparer devant la loi; mais la loi est trop chère, comme dit mon frère. Hélas! mon Dieu, vous allez voir ce que ça fait que la loi soit trop chère pour nous, pauvres gens. Il y a quelques jours je retourne voir mon frère, il me do
– On voit que vous êtes bien bons cœurs dans votre famille, dit la Lorraine qui, par une rare délicatesse d’instinct, n’interrogea pas Jea