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D’Artagnan ne put dissimuler un sourire. À ce sourire, M. de Tréville jugea qu’il n’avait point affaire à un sot, et venant droit au fait, tout en changeant de conversation:
«J’ai beaucoup aimé monsieur votre père, dit-il. Que puis-je faire pour son fils? hâtez-vous, mon temps n’est pas à moi.
– Monsieur, dit d’Artagnan, en quittant Tarbes et en venant ici, je me proposais de vous demander, en souvenir de cette amitié dont vous n’avez pas perdu mémoire, une casaque de mousquetaire; mais, après tout ce que je vois depuis deux heures, je comprends qu’une telle faveur serait énorme, et je tremble de ne point la mériter.
– C’est une faveur en effet, jeune homme, répondit M. de Tréville; mais elle peut ne pas être si fort au-dessus de vous que vous le croyez ou que vous avez l’air de le croire. Toutefois une décision de Sa Majesté a prévu ce cas, et je vous a
D’Artagnan s’inclina sans rien répondre. Il se sentait encore plus avide d’endosser l’uniforme de mousquetaire depuis qu’il y avait de si grandes difficultés à l’obtenir.
«Mais, continua Tréville en fixant sur son compatriote un regard si perçant qu’on eût dit qu’il voulait lire jusqu’au fond de son cœur, mais, en faveur de votre père, mon ancien compagnon, comme je vous l’ai dit, je veux faire quelque chose pour vous, jeune homme. Nos cadets de Béarn ne sont ordinairement pas riches, et je doute que les choses aient fort changé de face depuis mon départ de la province. Vous ne devez donc pas avoir de trop, pour vivre, de l’argent que vous avez apporté avec vous.»
D’Artagnan se redressa d’un air fier qui voulait dire qu’il ne demandait l’aumône à perso
«C’est bien, jeune homme, c’est bien, continua Tréville, je co
D’Artagnan se redressa de plus en plus; grâce à la vente de son cheval, il commençait sa carrière avec quatre écus de plus que M. de Tréville n’avait commencé la sie
«Vous devez donc, disais-je, avoir besoin de conserver ce que vous avez, si forte que soit cette somme; mais vous devez avoir besoin aussi de vous perfectio
D’Artagnan, tout étranger qu’il fût encore aux façons de cour, s’aperçut de la froideur de cet accueil.
«Hélas, monsieur, dit-il, je vois combien la lettre de recommandation que mon père m’avait remise pour vous me fait défaut aujourd’hui!
– En effet, répondit M. de Tréville, je m’éto
– Je l’avais, monsieur, et, Dieu merci, en bo
Et il raconta toute la scène de Meung, dépeignit le gentilhomme inco
«Voilà qui est étrange, dit ce dernier en méditant; vous aviez donc parlé de moi tout haut?
– Oui, monsieur, sans doute j’avais commis cette imprudence; que voulez-vous, un nom comme le vôtre devait me servir de bouclier en route: jugez si je me suis mis souvent à couvert!»
La flatterie était fort de mise alors, et M. de Tréville aimait l’encens comme un roi ou comme un cardinal. Il ne put donc s’empêcher de sourire avec une visible satisfaction, mais ce sourire s’effaça bientôt, et revenant de lui-même à l’aventure de Meung:
«Dites-moi, continua-t-il, ce gentilhomme n’avait-il pas une légère cicatrice à la tempe?
– Oui, comme le ferait l’éraflure d’une balle.
– N’était-ce pas un homme de belle mine?
– Oui.
– De haute taille?
– Oui.
– Pâle de teint et brun de poil?
– Oui, oui, c’est cela. Comment se fait-il, monsieur, que vous co
– Il attendait une femme? continua Tréville.
– Il est du moins parti après avoir causé un instant avec celle qu’il attendait.
– Vous ne savez pas quel était le sujet de leur conversation?
– Il lui remettait une boîte, lui disait que cette boîte contenait ses instructions, et lui recommandait de ne l’ouvrir qu’à Londres.
– Cette femme était anglaise?
– Il l’appelait Milady.
– C’est lui! murmura Tréville, c’est lui! je le croyais encore à Bruxelles!
– Oh! monsieur, si vous savez quel est cet homme, s’écria d’Artagnan, indiquez-moi qui il est et d’où il est, puis je vous tiens quitte de tout, même de votre promesse de me faire entrer dans les mousquetaires; car avant toute chose je veux me venger.
– Gardez-vous-en bien, jeune homme, s’écria Tréville; si vous le voyez venir, au contraire, d’un côté de la rue, passez de l’autre! Ne vous heurtez pas à un pareil rocher: il vous briserait comme un verre.
– Cela n’empêche pas, dit d’Artagnan, que si jamais je le retrouve…
– En attendant, reprit Tréville, ne le cherchez pas, si j’ai un conseil à vous do
Tout à coup Tréville s’arrêta, frappé d’un soupçon subit. Cette grande haine que manifestait si hautement le jeune voyageur pour cet homme, qui, chose assez peu vraisemblable, lui avait dérobé la lettre de son père, cette haine ne cachait-elle pas quelque perfidie? ce jeune homme n’était-il pas envoyé par Son Éminence? ne venait-il pas pour lui tendre quelque piège? ce prétendu d’Artagnan n’était-il pas un émissaire du cardinal qu’on cherchait à introduire dans sa maison, et qu’on avait placé près de lui pour surprendre sa confiance et pour le perdre plus tard, comme cela s’était mille fois pratiqué? Il regarda d’Artagnan plus fixement encore cette seconde fois que la première. Il fut médiocrement rassuré par l’aspect de cette physionomie pétillante d’esprit astucieux et d’humilité affectée.
«Je sais bien qu’il est Gascon, pensa-t-il; mais il peut l’être aussi bien pour le cardinal que pour moi. Voyons, éprouvons-le.»
«Mon ami, lui dit-il lentement, je veux, comme au fils de mon ancien ami, car je tiens pour vraie l’histoire de cette lettre perdue, je veux, dis-je, pour réparer la froideur que vous avez d’abord remarquée dans mon accueil, vous découvrir les secrets de notre politique. Le roi et le cardinal sont les meilleurs amis; leurs apparents démêlés ne sont que pour tromper les sots. Je ne prétends pas qu’un compatriote, un joli cavalier, un brave garçon, fait pour avancer, soit la dupe de toutes ces feintises et do