Страница 27 из 110
– Ah! mais c’est donc réellement grave? demanda la marquise, en remarquant le nuage qui obscurcissait le front de Villefort.
– Si grave que je suis forcé de prendre congé de vous pour quelques jours; ainsi, continua-t-il en se tournant vers Renée, voyez s’il faut que la chose soit grave.
– Vous partez, monsieur? s’écria Renée, incapable de cacher l’émotion que lui causait cette nouvelle inattendue.
– Hélas! oui, mademoiselle, répondit Villefort: il le faut.
– Et où allez-vous donc? demanda la marquise.
– C’est le secret de la justice, madame; cependant si quelqu’un d’ici a des commissions pour Paris, j’ai un de mes amis qui partira ce soir et qui s’en chargera avec plaisir.»
Tout le monde se regarda.
«Vous m’avez demandé un moment d’entretien? dit le marquis.
– Oui, passons dans votre cabinet, s’il vous plaît.»
Le marquis prit le bras de Villefort et sortit avec lui.
«Eh bien, demanda celui-ci en arrivant dans son cabinet, que se passe-t-il donc? parlez.
– Des choses que je crois de la plus haute gravité, et qui nécessitent mon départ à l’instant même pour Paris. Maintenant, marquis, excusez l’indiscrète brutalité de la question, avez-vous des rentes sur l’État?
– Toute ma fortune est en inscriptions; six à sept cent mille francs à peu près.
– Eh bien, vendez, marquis, vendez, ou vous êtes ruiné.
– Mais, comment voulez-vous que je vende d’ici?
– Vous avez un agent de change, n’est-ce pas?
– Oui.
– Do
– Diable! dit le marquis, ne perdons pas de temps.»
Et il se mit à table et écrivit une lettre à son agent de change, dans laquelle il lui ordo
«Maintenant que j’ai cette lettre, dit Villefort en la serrant soigneusement dans son portefeuille, il m’en faut une autre.
– Pour qui?
– Pour le roi.
– Pour le roi?
– Oui.
– Mais je n’ose prendre sur moi d’écrire ainsi à Sa Majesté.
– Aussi, n’est-ce point à vous que je la demande, mais je vous charge de la demander à M. de Salvieux. Il faut qu’il me do
– Mais n’avez-vous pas le garde des Sceaux, qui a ses grandes entrées aux Tuileries, et par l’intermédiaire duquel vous pouvez jour et nuit parvenir jusqu’au roi?
– Oui, sans doute, mais il est inutile que je partage avec un autre le mérite de la nouvelle que je porte. Comprenez-vous? le garde des Sceaux me reléguerait tout naturellement au second rang et m’enlèverait tout le bénéfice de la chose. Je ne vous dis qu’une chose, marquis: ma carrière est assurée si j’arrive le premier aux Tuileries, car j’aurai rendu au roi un service qu’il ne lui sera pas permis d’oublier.
– En ce cas, mon cher, allez faire vos paquets; moi, j’appelle de Salvieux, et je lui fais écrire la lettre qui doit vous servir de laissez-passer.
– Bien, ne perdez pas de temps, car dans un quart d’heure il faut que je sois en chaise de poste.
– Faites arrêter votre voiture devant la porte.
– Sans aucun doute; vous m’excuserez auprès de la marquise, n’est-ce pas? auprès de Mlle de Saint-Méran, que je quitte, dans un pareil jour, avec un bien profond regret.
– Vous les trouverez toutes deux dans mon cabinet, et vous pourrez leur faire vos adieux.
– Merci cent fois; occupez-vous de ma lettre.»
Le marquis so
«Dites au comte de Salvieux que je l’attends… Allez, maintenant, continua le marquis s’adressant à Villefort.
– Bon, je ne fais qu’aller et venir.»
Et Villefort sortit tout courant; mais à la porte il songea qu’un substitut du procureur du roi qui serait vu marchant à pas précipités risquerait de troubler le repos de toute une ville; il reprit donc son allure ordinaire, qui était toute magistrale.
À sa porte, il aperçut dans l’ombre comme un blanc fantôme qui l’attendait debout et immobile. C’était la belle fille catalane, qui, n’ayant pas de nouvelles d’Edmond, s’était échappée à la nuit tombante du Pharo pour venir savoir elle-même la cause de l’arrestation de son amant.
À l’approche de Villefort, elle se détacha de la muraille contre laquelle elle était appuyée et vint lui barrer le chemin.
Dantès avait parlé au substitut de sa fiancée, et Mercédès n’eut point besoin de se nommer pour que Villefort la reco
«L’homme dont vous parlez, dit brusquement Villefort, est un grand coupable, et je ne puis rien faire pour lui, mademoiselle.»
Mercédès laissa échapper un sanglot, et, comme Villefort essayait de passer outre, elle l’arrêta une seconde fois.
«Mais où est-il du moins, demanda-t-elle, que je puisse m’informer s’il est mort ou vivant?
– Je ne sais, il ne m’appartient plus», répondit Villefort.
Et, gêné par ce regard fin et cette suppliante attitude, il repoussa Mercédès et rentra, refermant vivement la porte, comme pour laisser dehors cette douleur qu’on lui apportait.
Mais la douleur ne se laisse pas repousser ainsi. Comme le trait mortel dont parle Virgile, l’homme blessé l’emporte avec lui. Villefort rentra, referma la porte, mais arrivé dans son salon les jambes lui manquèrent à son tour; il poussa un soupir qui ressemblait à un sanglot, et se laissa tomber dans un fauteuil.
Alors, au fond de ce cœur malade naquit le premier germe d’un ulcère mortel. Cet homme qu’il sacrifiait à son ambition, cet i