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– Entrons, Monsieur, lui dit-elle d’un air assez embarrassé.
De sa vie une sensation purement agréable n’avait aussi profondément ému Mme de Rênal, jamais une apparition aussi gracieuse n’avait succédé à des craintes plus inquiétantes. Ainsi ses jolis enfant, si soignés par elle, ne tomberaient pas dans les mains d’un prêtre sale et grognon. À peine entrée sous le vestibule, elle se retourna vers Julien qui la suivait timidement. Son air éto
– Mais, est-il vrai, Monsieur, lui dit-elle en s’arrêtant encore, et craignant mortellement de se tromper, tant sa croyance la rendait heureuse, vous savez le latin?
Ces mots choquèrent l’orgueil de Julien et dissipèrent le charme dans lequel il vivait depuis un quart d’heure.
– Oui, Madame, lui dit-il en cherchant à prendre un air froid; je sais le latin aussi bien que M. le curé, et même quelquefois il a la bonté de dire mieux que lui.
Mme de Rênal trouva que Julien avait l’air fort méchant, il s’était arrêté à deux pas d’elle. Elle s’approcha et lui dit à mi-voix:
– N’est-ce pas, les premiers jours, vous ne do
Ce ton si doux et presque suppliant d’une si belle dame fit tout à coup oublier à Julien ce qu’il devait à sa réputation de latiniste. La figure de Mme de Rênal était près de la sie
– Ne craignez rien, Madame, je vous obéirai en tout.
Ce fut en ce moment seulement, quand son inquiétude pour ses enfants fut tout à fait dissipée, que Mme de Rênal fut frappée de l’extrême beauté de Julien. La forme presque féminine de ses traits et son air d’embarras ne semblèrent point ridicules à une femme extrêmement timide elle-même. L’air mâle que l’on trouve communément nécessaire à la beauté d’un homme lui eût fait peur.
– Quel âge avez-vous, Monsieur? dit-elle à Julien.
– Bientôt dix-neuf ans.
– Mon fils aîné a onze ans, reprit Mme de Rênal tout à fait rassurée, ce sera presque un camarade pour vous, vous lui parlerez raison. Une fois son père a voulu le battre, l’enfant a été malade pendant toute une semaine, et cependant c’était un bien petit coup.
Quelle différence avec moi, pensa Julien. Hier encore mon père m’a battu. Que ces gens riches sont heureux!
Mme de Rênal en était déjà à saisir les moindres nuances de ce qui se passait dans l’âme du précepteur; elle prit ce mouvement de tristesse pour de la timidité, et voulut l’encourager.
– Quel est votre nom, Monsieur, lui dit-elle avec un accent et une grâce dont Julien sentit tout le charme, sans pouvoir s’en rendre compte.
– On m’appelle Julien Sorel, Madame; je tremble en entrant pour la première fois de ma vie dans une maison étrangère, j’ai besoin de votre protection et que vous me pardo
Julien se rassurait pendant ce long discours, il examinait Mme de Rênal. Tel est l’effet de la grâce parfaite, quand elle est naturelle au caractère, et que surtout la perso
– Jamais, Madame, je ne battrai vos enfants; je le jure devant Dieu.
Et en disant ces mots, il osa prendre la main de Mme de Rênal et la porter à ses lèvres. Elle fut éto
M. de Rênal, qui avait entendu parler, sortit de son cabinet; du même air majestueux et paterne qu’il prenait lorsqu’il faisait des mariages à la mairie, il dit à Julien:
– Il est essentiel que je vous parle avant que les enfants ne vous voient.
Il fit entrer Julien dans une chambre et retint sa femme qui voulait les laisser seuls. La porte fermée, M. de Rênal s’assit avec gravité.
– M. le curé m’a dit que vous étiez un bon sujet, tout le monde vous traitera ici avec ho
M. de Rênal était piqué contre le vieillard, qui, dans cette affaire, avait été plus fin que lui.
– Maintenant, Monsieur, car d’après mes ordres tout le monde ici va vous appeler Monsieur, et vous sentirez l’avantage d’entrer dans une maison de gens comme il faut; maintenant, Monsieur, il n’est pas convenable que les enfants vous voient en veste. Les domestiques l’ont-ils vu? dit M. de Rênal à sa femme.
– Non, mon ami, répondit-elle d’un air profondément pensif.
– Tant mieux. Mettez ceci, dit-il au jeune homme surpris, en lui do
Plus d’une heure après, quand M. de Rênal rentra avec le nouveau précepteur tout habillé de noir, il retrouva sa femme assise à la même place. Elle se sentit tranquillisée par la présence de Julien, en l’examinant elle oubliait d’en avoir peur. Julien ne songeait point à elle; malgré toute sa méfiance du destin et des hommes, son âme dans ce moment n’était que celle d’un enfant, il lui semblait avoir vécu des a