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Nous devons consigner encore un fait avant de clore cette introduction. Après le départ du prince, Kolia Ivolguine continua d’abord à vivre comme par le passé, allant au collège, fréquentant son ami Hippolyte, veillant sur son père et aidant Barbe dans le ménage, c’est-à-dire faisant ses commissions. Mais les locataires s’étaient dispersés rapidement: Ferdistchenko avait déménagé trois jours après la scène chez Nastasie Philippovna; on l’avait bientôt perdu de vue et on n’entendait guère parler de lui; on disait seulement, mais sans l’affirmer, qu’il s’enivrait quelque part. Avec le prince était parti le dernier pensio
Quant au général Ivolguine, il lui arriva vers la même époque une aventure tout à fait imprévue: on l’enferma à la prison pour dettes. L’incarcération avait eu lieu à la requête de son amie, la veuve du capitaine, à laquelle il avait souscrit, à différents termes, pour deux mille roubles de billets. Ce fut pour le général une vraie surprise et le malheureux fut «positivement la victime de sa confiance illimitée dans la noblesse du cœur humain». Ayant pris la tranquillisante habitude de signer des lettres de change et des billets, il n’avait pas imaginé qu’ils pussent jamais tirer à conséquence et pensait que les choses en resteraient toujours là. Mais l’événement le détrompa. «Ayez confiance après cela dans les gens et reposez-vous noblement sur eux!» s’exclamait-il avec douleur tandis qu’il vidait une bouteille de vin en compagnie de ses nouvelles co
Depuis cet événement qu’il appelait l’«accident du général» et depuis le mariage de sa sœur, Kolia s’était presque tout à fait émancipé, au point de rentrer rarement coucher à la maison. Le bruit courait qu’il s’était fait beaucoup de nouvelles co
Trois mois environ après le départ du prince, la famille Ivolguine apprit que Kolia avait subitement fait la co
«Vous m’avez un jour honoré de votre confiance. Peut-être m’avez-vous complètement oublié maintenant. Comment ai-je pu me décider à vous écrire? Je ne sais; mais j’ai ressenti un désir irrésistible de me rappeler à vous, spécialement à vous. Maintes fois vous et vos sœurs m’auriez été très utiles, mais, de vous trois, je ne voyais que vous par la pensée. Vous m’êtes nécessaire, très nécessaire. Je n’ai rien à vous mander ni à vous raconter en ce qui me concerne. Ce ne serait d’ailleurs pas ce qui me ferait vous écrire. Mais mon plus vif désir serait de vous savoir heureuse. Êtes-vous heureuse? C’est tout ce que j’avais à vous dire.
Votre cousin, prince L. Muichkine».
Après avoir lu cette courte et assez incohérente missive, Aglaé rougit brusquement et resta pensive. Il nous serait malaisé de suivre le cours de ses pensées. Elle se posa, entre autres, cette question: montrerai-je cette lettre à quelqu’un? Finalement elle jeta la lettre dans le tiroir de sa table tandis qu’un sourire énigmatique et moqueur plissait ses lèvres.
Le lendemain elle reprit la lettre et la glissa dans un gros livre à reliure épaisse. C’était toujours ainsi qu’elle faisait pour les papiers qu’elle désirait retrouver rapidement. Une semaine se passa avant qu’elle s’avisât de regarder le titre de l’ouvrage: c’était Don Quichotte de la Manche. On ne sait trop pourquoi ce titre la fit éclater de rire. On ne sait pas davantage si elle montra la lettre à l’une ou à l’autre de ses sœurs.
Mais, quand elle l’eut relue, une question lui traversa l’esprit: se pouvait-il que le prince eût choisi cet impertinent et outrecuidant gamin comme correspondant et peut-être comme unique correspondant? Elle interrogea là-dessus Kolia, tout en le prenant de très haut. Mais le «gamin», si susceptible habituellement, ne prêta aucune attention à son air de mépris. Il expliqua brièvement et assez sèchement qu’à tout hasard il avait do
«Cher Kolia, soyez assez bon pour remettre le billet cacheté ci-inclus à Aglaé Ivanovna. Portez-vous bien.
Affectueusement vôtre,
Le prince L. Muichkine».
– C’est tout de même ridicule de faire tant de confiance à un pareil mioche! dit Aglaé sur un ton de dépit en rendant la lettre à Kolia; puis elle s’éloigna, l’air méprisant.
C’était plus que n’en pouvait supporter Kolia qui, pour la circonstance, avait emprunté à Gania, sans lui en do