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Son voisin, l’homme en touloupe [4], avait observé tous ces détails, un peu par désœuvrement. Il finit par l’interroger tandis que son sourire exprimait la satisfaction indiscrète et mal contenue que l’homme éprouve à la vue des misères du prochain:
– Il fait froid, hein?
Et son mouvement d’épaules ébaucha un frisson.
– Oh oui! répondit l’interpellé avec une extrême complaisance. Et remarquez qu’il dégèle. Que serait-ce s’il gelait à pierre fendre! Je ne m’imaginais pas qu’il fît si froid dans notre pays. J’ai perdu l’habitude de ce climat.
– Vous venez sans doute de l’étranger?
– Oui, je viens de Suisse.
– Diable, vous venez de loin!
L’homme aux cheveux noirs sifflota et se mit à rire. La conversation s’engagea. Le jeune homme blond au manteau suisse répondait avec une éto
– Oh non! on ne m’a pas guéri.
– Alors vous avez dépensé votre argent en pure perte.
Et le jeune homme brun ajouta avec aigreur:
– C’est comme cela que nous nous laissons exploiter par les étrangers.
– C’est bien vrai! s’exclama un perso
– Oh! vous vous trompez complètement en ce qui me concerne, repartit le jeune homme sur un ton doux et conciliant. Évidemment, je ne suis pas à même de discuter, parce que je ne co
– Il n’y avait donc perso
– Hé non! M. Pavlistchev, qui pourvoyait à mon entretien là-bas, est mort il y a deux ans. Je me suis alors adressé ici à la générale Epantchine, qui est ma parente éloignée, mais je n’ai reçu aucune réponse. Alors je reviens au pays.
– Et où comptez-vous aller?
– Vous voulez dire: où je compte descendre? Ma foi, je n’en sais encore rien…
– Vous n’êtes guère fixé.
Et les deux auditeurs partirent d’un nouvel éclat de rire.
– Ce petit paquet contient sans doute tout votre avoir? demanda le jeune homme brun.
– Je le parierais, ajouta le tchinovnik [5] au nez rubicond, d’un air très satisfait. Et je présume que vous n’avez pas d’autres effets aux bagages. D’ailleurs pauvreté n’est pas vice, cela va sans dire.
C’était également vrai: le jeune homme blond en convint avec infiniment de bo
Ses deux voisins do
– Votre petit paquet a tout de même une certaine importance. Sans doute, on peut parier qu’il ne contient pas des rouleaux de pièces d’or, telles que napoléons, frédérics ou ducats de Hollande. Il est facile de le conjecturer, rien qu’à voir vos guêtres qui recouvrent des souliers de forme étrangère. Cependant si, en sus de ce petit paquet, vous avez une parente telle que la générale Epantchine, alors le petit paquet lui-même acquiert une valeur relative. Ceci, bien entendu, dans le cas où la générale serait effectivement votre parente et s’il ne s’agit pas d’une erreur imputable à la distraction, travers fort commun, surtout chez les gens imaginatifs.
– Vous êtes encore dans le vrai! s’écria le jeune homme blond. En effet, je suis presque dans l’erreur. Entendez que la générale est à peine ma parente; aussi ne suis-je nullement éto
– Vous avez gaspillé votre argent en frais de poste. Hum… Au moins on peut dire que vous avez de la candeur et de la sincérité, ce qui est à votre éloge… Quant au général Epantchine, nous le co
– C’est bien cela: on l’appelait Nicolas Andréïévitch Pavlistchev.
Ayant ainsi répondu, le jeune homme attacha un regard scrutateur sur ce monsieur qui paraissait tout savoir.
Les gens prêts à renseigner sur toute chose se rencontrent parfois, voire assez fréquemment, dans une certaine classe de la société. Ils savent tout, parce qu’ils concentrent dans une seule direction les facultés inquisitoriales de leur esprit. Cette habitude est naturellement la conséquence d’une absence d’intérêts vitaux plus importants, comme dirait un penseur contemporain. Du reste, en les qualifiant d’omniscients, on sous-entend que le domaine de leur science est assez limité. Ils vous diront par exemple qu’un tel sert à tel endroit, qu’il a pour amis tels et tels; que sa fortune est de tant. Ils vous citeront la province dont ce perso
Pendant le colloque, le jeune homme brun bâillait, jetait des regards désœuvrés par la fenêtre et semblait impatient d’arriver. Son extrême distraction tournait à l’anxiété et à l’extravagance: parfois, il regardait sans voir, écoutait sans entendre et, s’il lui arrivait de rire, il ne se rappelait plus le motif de sa gaîté.
– Mais permettez, avec qui ai-je l’ho
– Je suis le prince Léon Nicolaïévitch Muichkine, répondit le jeune homme avec beaucoup d’empressement.
– Le prince Muichkine? Léon Nicolaïévitch? Co
[4] Nom usuel de la pelisse en peau de mouton que portent les paysans russes. – N. d. T.
[5] Fonctio
[6] Avant l’affranchissement des serfs (19 février 1861), la valeur d’un bien-fonds était estimée d’après le nombre d’«âmes», c’est-à-dire de paysans attachés à ce fonds. – N. d. T.
[7] Karamzine (Nicolas Mikhaïlevitch), historien russe (1766-1826), autour d’une célèbre histoire de l’État russe en douze volumes, dont le dernier ne parut qu’après sa mort.