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«Je ne me rappelle plus combien de temps cette scène dura; je ne saurai dire davantage si j’eus ou non des intermittences d’assoupissement. Rogojine finit par se lever et, après m’avoir posément, attentivement considéré, comme lorsqu’il était entré, mais cette fois sans ricaner, il se dirigea à pas feutrés, presque sur la pointe des pieds, vers la porte, l’ouvrit et sortit en refermant derrière lui. Je ne me levai pas; je ne me rappelle pas combien de temps je restai encore allongé, les yeux ouverts et livré à mes pensées; quelles pensées? Dieu le sait; je ne me souviens pas davantage comment je m’assoupis.

«Le lendemain, je me réveillai passé neuf heures, en entendant frapper à ma porte. Il est convenu chez moi que, si je n’ouvre pas moi-même ma porte après neuf heures et n’appelle pas pour qu’on me serve le thé, Matriona doit venir frapper. En lui ouvrant la porte, je me dis aussitôt: comment a-t-il pu entrer, puisque cette porte était fermée? Je m’informai et acquis la certitude que le vrai Rogojine n’eût jamais pu pénétrer dans la chambre, toutes nos portes étant, la nuit, fermées à clé.

«C’est cet incident que je viens de décrire avec tant de détails, qui m’a déterminé à arrêter définitivement ma «résolution». Celle-ci ne procède donc pas de la logique du raiso

VII

«J’avais un petit pistolet de poche que je m’étais procuré étant encore enfant, à l’âge ridicule où l’on commence à se passio

«J’ai décidé de mourir à Pavlovsk, au lever du soleil, après être descendu dans le parc pour ne pas jeter le trouble dans la villa. Mon «explication» suffira pour orienter l’enquête de la police. Les amateurs de psychologie et les intéressés pourront en déduire tout ce qui leur plaira; toutefois, je ne voudrais pas que ce manuscrit soit livré à la publicité. Je prie le prince d’en garder un exemplaire chez lui et de remettre l’autre à Aglaé Ivanovna Epantchine. Telle est ma volonté. Je lègue mon squelette à l’Académie de médecine, dans l’intérêt de la science.

«Je ne reco

«Mais, si je ne reco

«Voici d’abord une étrange réflexion: qui, en vertu de quel droit et pour quel motif, pourrait me contester la disposition de ma vie pendant ces deux ou trois semaines? Quel tribunal serait compétent en cette matière? À qui servirait-il que non seulement je sois condamné, mais que, dans l’intérêt de la morale, je subisse le temps de ma peine? Est-ce que réellement cela peut être nécessaire à quelqu’un? La cause de la morale y gagnerait-elle? Passe encore si, dans la plénitude de la santé, j’attentais à une vie «qui aurait pu être utile à mon prochain», etc…; on pourrait me faire grief, au nom de la vieille morale routinière, d’avoir disposé de cette vie sans autorisation ou de quelque autre méfait. Mais maintenant, maintenant que j’ai déjà entendu mon arrêt de mort? À quelle morale peut-on sacrifier mon reste de vie, le râle suprême avec lequel s’exhalera le dernier atome de mon existence, ce pendant que j’écouterai les consolations du prince, que ses raiso

«Oh! je sais bien que le prince et tous les autres voudraient m’amener à renoncer à ces expressions «insidieuses et malignes»; ils voudraient m’entendre ento

Oh! puissent voir votre beauté sacrée

Tant d’amis, sourds à mes adieux!

Qu’ils meurent pleins de jours, que leur mort soit pleurée,

Qu’un ami leur ferme les yeux! [30]

Mais croyez-le, croyez-le bien, ô âmes simples! dans cette strophe édifiante, dans cette bénédiction académique du monde en vers français, il y a tant de fiel caché, tant de haine implacable et qui se complaît en elle-même, que le poète lui-même a pu s’y tromper en prenant cette haine pour des larmes d’attendrissement. Il est mort dans cette illusion; paix à ses cendres! Sachez qu’il existe une limite à la mortification qu’inspire à l’homme la conscience de son propre néant et de son impuissance, limite au delà de laquelle cette conscience le plonge dans une jouissance extraordinaire.

«C’est vrai, l’humilité est, en ce sens, une force énorme, j’en conviens; mais cette force-là n’est pas celle que la religion y trouve.

[30] Ces vers ne sont pas de Millevoye, mais de Gilbert: ils terminent l’ode: Adieux à la vie. Le premier vers est à rétablir ainsi:

Ah! puissent voir longtemps votre beauté sacrée… – N. d. T.