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«D’autre part, toutes vos pensées, toutes les semences que vous avez jetées et peut-être déjà oubliées prendront racine et croîtront. Celui qui les a reçues de vous les communiquera à un autre. Et qui sait quelle part vous reviendra à l’avenir dans la solution des problèmes dont dépend le destin de l’humanité? Et si votre savoir et toute une vie vouée à ce genre d’occupation vous élèvent enfin à des hauteurs d’où vous puissiez semer en grand et léguer à l’univers une pensée immense, alors… Et cætera: je parlai encore longuement sur ce thème.
– Et dire que la vie vous est refusée! s’écria Bakhmoutov avec l’air d’adresser un véhément reproche à un tiers.
«À cet instant, nous étions accoudés au parapet du pont et nous regardions la Néva.
– Savez-vous la pensée qui m’est venue à l’esprit? dis-je en me penchant davantage par-dessus la balustrade.
– Serait-ce de vous jeter à l’eau? s’écria Bakhmoutov presque effrayé. (Peut-être avait-il lu cette pensée sur mon visage.)
– Non, pour le moment, je me borne au raiso
«Le pauvre Bakhmoutov était fort inquiet sur mon compte; il m’accompagna jusqu’à mon logis et eut la délicatesse de ne pas se croire obligé de me consoler; il garda presque tout le temps le silence. En prenant congé de moi, il me serra chaleureusement la main et me demanda la permission de revenir me voir. Je lui répondis que, s’il voulait venir chez moi à titre de «consolateur» (car, même silencieuse, sa visite aurait un but de consolation; et je lui expliquai), sa présence ne serait pour moi rien d’autre qu’un memento mori. Il haussa les épaules mais convint que j’avais raison; nous nous séparâmes assez courtoisement, contre mon attente.
«C’est pendant cette soirée et au cours de la nuit suivante que je sentis germer en moi ma «dernière conviction». Je m’attachai avidement à cette nouvelle pensée, je l’analysai avec ferveur dans tous ses détours et sous tous ses aspects (je ne dormis pas de la nuit). Et plus je l’approfondissais, plus je m’en pénétrais, plus elle me remplissait d’effroi. Une frayeur atroce finit par m’envahir; elle ne me quitta plus les jours suivants. Parfois, sa seule évocation suffisait à me faire passer par les transes d’une nouvelle épouvante. J’en conclus que ma «dernière conviction» s’était ancrée en moi avec trop de force pour ne pas amener fatalement un dénouement. Mais, je n’avais pas assez d’audace pour me décider. Trois semaines plus tard, ces tergiversations cessèrent et l’audace me vint, grâce à une circonstance fort étrange.
«Je note ici, dans mon explication, tous ces chiffres, toutes ces dates. Certes, cela me sera plus tard indifférent, mais maintenant (et peut-être seulement en cet instant) je veux que ceux qui auront à juger mon action puissent se représenter clairement par quelle chaîne de déductions logiques je suis arrivé à ma «dernière conviction».
«Je viens d’écrire que j’acquis l’audace décisive qui me faisait défaut pour mettre en pratique cette «dernière conviction» non point, à ce que je crois, par voie de déduction logique, mais à la suite d’un choc imprévu, d’un événement anormal qui pouvait n’avoir absolument aucun lien avec la cours de l’affaire.
«Il y a environ dix jours, Rogojine me fit une visite à propos d’une question qui le concernait et dont il n’y a pas lieu de parler ici. Je ne l’avais jamais vu auparavant, mais j’avais beaucoup entendu parler de lui. Je lui do
«Cette visite à Rogojine m’avait harassé. D’ailleurs, je m’étais trouvé indisposé dès le matin; vers le soir, je ressentis une grande faiblesse et m’étendis sur mon lit; par moments, une fièvre intense m’envahissait et me faisait même délirer. Kolia resta près de moi jusqu’à 11 heures. Je me rappelle néanmoins tout ce qu’il me dit et tout ce dont nous parlâmes. Mais, lorsque, par intermittences, mes yeux se fermaient, je revoyais toujours Ivan Fomitch qui, dans mon rêve, était devenu millio
[26] En français dans le texte.
[27] Autrement dit: «Je constatais qu’il était incorrigible». – N. d. T.