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Une demi-heure plus tard, assis sur ma petite valise, j'attendais à mon tour sur le trottoir luisant de pluie, que l'omnibus passât me prendre. Tant de camarades avant moi, le jour de la consécration, avaient subi cette même attente, le cœur un peu serré. Il surgit enfin au coin de la rue, ce véhicule d'autrefois, qui répandait un bruit de ferraille, et j'eus droit, comme les camarades, à mon tour, à me serrer sur la banquette, entre le douanier mal réveillé et quelques bureaucrates. Cet omnibus sentait le renfermé, l'administration poussiéreuse, le vieux bureau où la vie d'un homme s'enlise. Il stoppait tous les cinq cents mètres pour charger un secrétaire de plus, un douanier de plus, un inspecteur. Ceux qui, déjà, s'y étaient endormis répondaient par un grognement vague au salut du nouvel arrivant qui s'y tassait comme il pouvait, et aussitôt s'endormait à son tour. C'était, sur les pavés inégaux de Toulouse, une sorte de charroi triste; et le pilote de ligne, mêlé aux fonctio

Chaque camarade, ainsi, par un matin semblable, avait senti, en lui-même, sous le subalterne vulnérable, soumis encore à la hargne de cet inspecteur, naître le responsable du Courrier d'Espagne et d'Afrique, naître celui qui, trois heures plus tard, affronterait dans les éclairs le dragon de l'Hospitalet… qui, quatre heures plus tard, l'ayant vaincu, déciderait en toute liberté, ayant pleins pouvoirs, le détour par la mer ou l'assaut direct des massifs d'Alcoy, qui traiterait avec l'orage, la montagne, l'océan.

Chaque camarade, ainsi, confondu dans l'équipe anonyme sous le sombre ciel d'hiver de Toulouse, avait senti, par un matin semblable, grandir en lui le souverain qui, cinq heures plus tard, abando

Ce vieil omnibus a disparu, mais son austérité, son inconfort sont restés vivants dans mon souvenir. Il symbolisait bien la préparation nécessaire aux dures joies de notre métier. Tout y prenait une sobriété saisissante. Et je me souviens d'y avoir appris, trois ans plus tard, sans que dix mots eussent été échangés, la mort du pilote Lécrivain, un des cent camarades de la ligne qui, par un jour ou une nuit de brume, prirent leur éternelle retraite.

Il était ainsi trois heures du matin, le même silence régnait, lorsque nous entendîmes le directeur, invisible dans l'ombre, élever la voix vers l'inspecteur:

«L’écrivain n'a pas atterri, cette nuit, à Casablanca.»

«Ah! répondit l'inspecteur. Ah?»

Et, arraché au cours de son rêve, il fit un effort pour se réveiller, pour montrer son zèle et il ajouta:

«Ah! oui? Il n'a pas réussi à passer? Il a fait demi-tour?»

À quoi, dans le fond de l'omnibus, il fut répondu simplement: «Non.» Nous attendîmes la suite mais aucun mot ne vint. Et à mesure que les secondes tombaient, il devenait plus évident que ce «non» ne serait suivi d'aucun autre mot, que ce «non» était sans appel, que Lécrivain non seulement n'avait pas atterri à Casablanca, mais que jamais il n'atterrirait plus nulle part.

Ainsi ce matin-là, à l'aube de mon premier courrier, je me soumettais à mon tour aux rites sacrés du métier, et je me sentais manquer d'assurance à regarder, à travers les vitres, le macadam luisant où se reflétaient les réverbères. On y voyait, sur les flaques d'eau, de grandes palmes de vent courir. Et je pensais: «Pour mon premier courrier… vraiment… j'ai peu de chance.» Je levai les yeux sur l'inspecteur: «Est-ce du mauvais temps?» L'inspecteur jeta vers la vitre un regard usé: «Ça ne prouve rien», grogna-t-il enfin. Et je me demandais à quel signe se reco

Et, en effet, pour combien d'entre nous, déjà, cet omnibus avait-il servi de dernier refuge? Soixante, quatre-vingts? Conduits par le même chauffeur taciturne, un matin de pluie. Je regardais autour de moi: des points lumineux luisaient dans l'ombre, des cigarettes ponctuaient des méditations. Humbles méditations d'employés vieillis. À combien d'entre nous ces compagnons avaient-ils servi de dernier cortège?

Je surprenais aussi les confidences que l'on échangeait à voix basse. Elles portaient sur les maladies, l'argent, les tristes soucis domestiques. Elles montraient les murs de la prison terne dans laquelle ces hommes s'étaient enfermés. Et, brusquement, m'apparut le visage de la destinée.

Vieux bureaucrate, mon camarade ici présent, nul jamais ne t'a fait évader et tu n'en es point responsable. Tu as construit ta paix à force d'aveugler de ciment, comme le font les termites, toutes les échappées vers la lumière. Tu t'es roulé en boule dans ta sécurité bourgeoise, tes routines, les rites étouffants de ta vie provinciale, tu as élevé cet humble rempart contre les vents et les marées et les étoiles. Tu ne veux point t'inquiéter des grands problèmes, tu as eu bien assez de mal à oublier ta condition d'homme. Tu n'es point l'habitant d'une planète errante, tu ne te poses point de questions sans réponse: tu es un petit bourgeois de Toulouse. Nul ne t'a saisi par les épaules quand il était temps encore. Maintenant, la glaise dont tu es formé a séché, et s'est durcie, et nul en toi ne saurait désormais réveiller le musicien endormi ou le poète, ou l'astronome qui peut-être t'habitait d'abord.

Je ne me plains plus des rafales de pluie. La magie du métier m'ouvre un monde où j'affronterai, avant deux heures, les dragons noirs et les crêtes couro

Ainsi se déroulait notre baptême professio

Quant aux radios de veille au sol, ils pre

Ainsi voyage aujourd'hui l'équipage. Il ne sent point qu'il est en mouvement. Il est très loin, comme la nuit en mer, de tout repère. Mais les moteurs remplissent cette chambre éclairée d'un frémissement qui change sa substance. Mais l'heure tourne. Mais il se poursuit dans ces cadrans, dans ces lampes-radio, dans ces aiguilles toute une alchimie invisible. De seconde en seconde, ces gestes secrets, ces mots étouffés, cette attention préparent le miracle. Et, quand l'heure est venue, le pilote, à coup sûr, peut coller son front à la vitre. L'or est né du Néant: il rayo

Et cependant, nous avons tous co

Ainsi, lorsque Mermoz, pour la première fois, franchit l'Atlantique Sud en hydravion, il aborda, vers la tombée du jour, la région du Pot-au-Noir. Il vit, en face de lui, se resserrer, de minute en minute, les queues de tornades, comme on voit se bâtir un mur, puis la nuit s'établir sur ces préparatifs, et les dissimuler. Et quand, une heure plus tard, il se faufila sous les nuages, il déboucha dans un royaume fantastique.

Des trombes marines se dressaient là accumulées et en apparence immobiles comme les piliers noirs d'un temple. Elles supportaient, renflées à leurs extrémités, la voûte sombre et basse de la tempête, mais, au travers des déchirures de la voûte, des pans de lumière tombaient, et la pleine lune rayo

Je me souviens aussi de l'une de ces heures où l'on franchit les lisières du monde réel: les relèvements radiogoniométriques communiqués par les escales saharie

Nous n'étions plus certains de rejoindre la côte, car l'essence manquerait peut-être. Mais, la côte une fois rejointe, il nous eût fallu retrouver l'escale. Or, c'était l'heure du coucher de la lune. Sans renseignements angulaires, déjà sourds, nous devenions peu à peu aveugles. La lune achevait de s'éteindre, comme une braise pâle, dans une brume semblable à un banc de neige. Le ciel, au-dessus de nous, à son tour se couvrait de nuages, et nous naviguions désormais entre ces nuages et cette brume, dans un monde vidé de toute lumière et de toute substance.

Les escales qui nous répondaient renonçaient à nous renseigner sur nous-mêmes: «Pas de relèvements… Pas de relèvements…» car notre voix leur parvenait de partout et de nulle part.

Et brusquement, quand nous désespérions déjà, un point brillant se démasqua sur l'horizon, à l'avant gauche. Je ressentis une joie tumultueuse, Néri se pencha vers moi et je l'entendis qui chantait! Ce ne pouvait être que l'escale, ce ne pouvait être que son phare, car le Sahara, la nuit, s'éteint tout entier et forme un grand territoire mort. La lumière cependant scintilla un peu, puis s'éteignit. Nous avions mis le cap sur une étoile, visible à son coucher, et pour quelques minutes seulement, à l'horizon, entre la couche de brume et les nuages.