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II

Nous causions quand le téléphone a so

«Tu sors le premier, avec moi, dit-il au sergent. Bois et va dormir.»

Le sergent est allé dormir. Autour de cette table, nous sommes une dizaine à veiller. Dans cette pièce bien calfatée, dont nulle lumière ne filtre, la clarté est si dure que je cligne des yeux. J’ai glissé un regard, il y a cinq minutes, à travers une meurtrière. Ayant enlevé le chiffon qui masquait l’ouverture, j’ai aperçu, englouties sous un clair de lune qui répandait une lumière d’abîme, des ruines de maisons hantées. Quand j’ai remis en place le chiffon il m’a semblé essuyer le rayon de lune comme une coulée d’huile. Et je conserve maintenant dans les yeux l’image de forteresses glauques.

Ces soldats sans doute ne reviendront pas, mais ils se taisent, par pudeur. Cet assaut est dans l’ordre. On puise dans une provision d’hommes. On puise dans un grenier à grains. On jette une poignée de grains pour les semailles.

Et nous buvons notre cognac. Sur ma droite, on dispute une partie d’échecs. Sur ma gauche, on plaisante. Où suis-je? Un homme, à demi ivre, fait son entrée. Il caresse une barbe hirsute et roule sur nous des yeux tendres. Son regard glisse sur le cognac, se détourne, revient au cognac, vire, suppliant, sur le capitaine. Le capitaine rit tout bas. L’homme, touché par l’espoir, rit aussi. Un rire léger gagne les spectateurs. Le capitaine recule doucement la bouteille, le regard de l’homme joue le désespoir, et un jeu puéril s’amorce ainsi, une sorte de ballet silencieux qui, à travers l’épaisse fumée des cigarettes, l’usure de la nuit blanche, l’image de l’attaque prochaine, tient du rêve.

Et nous jouons, enfermés bien au chaud dans la cale de notre navire, cependant qu’au-dehors redoublent des explosions semblables à des coups de mer.

Ces hommes se décaperont tout à l’heure de leur sueur, de leur alcool, de l’encrassement de leur attente dans les eaux régales de la nuit de guerre. Je les sens si près d’être purifiés. Mais ils dansent encore aussi loin qu’ils le peuvent danser le ballet de l’ivrogne et de la bouteille. Ils la poursuivent aussi loin qu’on peut la poursuivre, cette partie d'échecs. Ils font durer la vie tant qu’ils peuvent. Mais ils ont réglé un réveille-matin qui trône sur une étagère. Cette so

L’heure venue, j’assistai au réveil du sergent. Il dormait allongé sur un lit de fer, dans les décombres d’une cave. Et je le regardais dormir. Il me semblait co

Ainsi le sergent reposait-il, roulé en boule, sans forme humaine, et, quand ceux qui vinrent le réveiller eurent allumé une bougie et l’eurent fixée sur le goulot d’une bouteille, je ne distinguai rien d’abord qui émergeât du tas informe, sinon des godillots. D’énormes godillots cloués, ferrés, des godillots de journalier ou de docker.

Cet homme était chaussé d’instruments de travail, et tout, sur son corps, n’était qu’instruments cartouchières, revolvers, bretelles de cuir, ceinturon. Il portait le bât, le collier, tout le harnachement du cheval de labour. On voit au fond des caves, au Maroc, des meules tirées par des chevaux aveugles. Ici, dans la lueur tremblante et rougeâtre de la bougie, on réveillait encore lentement, montrant son visage aussi un cheval aveugle afin qu’il tirât sa meule.

«Hep! Sergent!»

Il remua lentement, montrant son visage encore endormi et baragouinant je ne sais quoi. Mais il revint au mur ne voulant point se réveiller, se renfonçant dans les profondeurs du sommeil comme dans la paix d’un ventre maternel, comme sous des eaux profondes, se retenant des poings qu’il ouvrait et fermait, à quelles algues noires. Il fallut bien lui dénouer les doigts. Nous nous assîmes sur son lit, l’un nous passa doucement son bras derrière son cou, et souleva cette lourde tête en souriant. Et ce fut comme, dans la bo

Mais le voilà debout, qui nous regarde droit dans les yeux:

«C’est l’heure?»

C’est ici que l’homme apparaît. C’est ici qu’il échappe aux prévisions de la logique: le sergent souriait! Quelle est donc cette tentation? Je me souviens d’une nuit de Paris où Mermoz et moi ayant fêté, avec quelques amis, je ne sais quel a

«Ici quelle saleté…», acheva Mermoz.

Et toi, sergent, à quel banquet étais-tu convié qui valût de mourir?

J’avais reçu déjà tes confidences. Tu m’avais raconté ton histoire: petit comptable quelque part à Barcelone, tu y alignais autrefois des chiffres sans te préoccuper beaucoup des divisions de ton pays. Mais un camarade s’engagea, puis un second, puis un troisième, et tu subis avec surprise une étrange transformation: tes occupations, peu à peu, t’apparurent futiles. Tes plaisirs, tes soucis, ton petit confort, tout cela était d’un autre âge. Là ne résidait point l’important. Vint enfin la nouvelle de la mort de l’un d’entre vous, tué du côté de Malaga. Il ne s’agissait point d’un ami que tu eusses pu désirer venger. Quant à la politique elle ne t’avait jamais troublé. Et cependant cette nouvelle passa sur vous, sur vos étroites destinées, comme un coup de vent de mer. Un camarade t’a regardé ce matin-là:

«On y va?

– On y va.»

Et vous y êtes «allés»

Il m’est venu quelques images pour m’expliquer cette vérité que tu n’as pas su traduire en mots mais dont l’évidence t’a gouverné.

Quand passent les canards sauvages à l’époque des migrations, ils provoquent de curieuses marées sur les territoires qu’ils dominent. Les canards domestiques, comme attirés par le grand vol triangulaire, amorcent un bond inhabile. L’appel sauvage a réveillé en eux je ne sais quel vestige sauvage. Et voilà les canards de la ferme changés pour une minute en oiseaux migrateurs. Voilà que dans cette petite tête dure où circulaient d’humbles images de mare, de vers, de poulailler, se développent les étendues continentales, le goût des vents du large, et la géographie des mers. L’amiral ignorait que sa cervelle fût assez vaste pour contenir tant de merveilles, mais le voilà qui bat des ailes, méprise le grain, méprise les vers et veut devenir canard sauvage.

Mais je revoyais surtout mes gazelles j’ai élevé des gazelles à Juby. Nous avons tous, là-bas, élevé des gazelles. Nous les enfermions dans une maison de treillage, en plein air, car il faut aux gazelles l’eau courante des vents, et rien, autant qu’elles, n’est fragile. Capturées jeunes, elles vivent cependant et broutent dans votre main. Elles se laissent caresser, et plongent leur museau humide dans le creux de la paume.