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Car nous vivions en dissidence, comment l'eussions-nous aidé à fuir? Les Maures, le lendemain, auraient vengé par Dieu sait quel massacre le vol et l’injure. J’avais bien tenté de l’acheter, aidé par les mécaniciens de l’escale, Laubergue, Marchal, Abgrall, mais les Maures ne rencontrent pas tous les jours des Européens en quête d'un esclave. Ils en abusent.
«C’est vingt mille francs.
– Tu te fous de nous?
– Regarde-moi ces bras forts qu’il a…»
Et des mois passèrent ainsi.
Enfin les prétentions des Maures baissèrent, et, aidé par des amis de France auxquels j’avais écrit, je me vis en mesure d’acheter le vieux Bark.
Ce furent de beaux pourparlers. Ils durèrent huit jours. Nous les passions, assis en rond, sur le sable, quinze Maures et moi. Un ami du propriétaire et qui était aussi le mien, Zin Ould Rhattari, un brigand, m’aidait en secret:
«Vends-le, tu le perdras quand même, lui disait-il sur mes conseils. Il est malade. Le mal ne se voit pas d’abord, mais il est dedans. Un jour vient, tout à coup, où l’on gonfle. Vends-le vite au Français.»
J’avais promis une commission à un autre bandit, Raggi, s’il m’aidait à conclure l’achat, et Raggi tentait le propriétaire:
«Avec l'argent tu achèteras des chameaux, des fusils et des balles. Tu pourras ainsi partir en rezzou et faire la guerre aux Français. Ainsi, tu ramèneras d’Atar trois ou quatre esclaves tout neufs. Liquide ce vieux-là.»
Et l’on me vendit Bark. Je l’enfermai à clef pour six jours dans notre baraque, car s’il avait erré au-dehors avant le passage de l’avion, les Maures l’eussent repris et revendu plus loin.
Mais je le libérai de son état d’esclave. Ce fut encore une belle cérémonie. Le marabout vint, l’ancien propriétaire et Ibrahim, le caïd de Juby. Ces trois pirates, qui lui eussent volontiers coupé la tête, à vingt mètres du mur du fort, pour le seul plaisir de me jouer un tour, l’embrassèrent chaudement, et signèrent un acte officiel.
«Maintenant, tu es notre fils.»
C’était aussi le mien, selon la loi.
Et Bark embrassa tous ses pères.
Il vécut dans notre baraque une douce captivité jusqu’à l’heure du départ. Il se faisait décrire vingt fois par jour le facile voyage: il descendrait d’avion à Agadir, et on lui remettrait, dans cette escale, un billet d’autocar pour Marrakech. Bark jouait à l’homme libre, comme un enfant joue à l’explorateur: cette démarche vers la vie, cet autocar, ces foules, ces villes qu’il allait revoir…
Laubergue vint me trouver au nom de Marchal et d’Abgrall. Il ne fallait pas que Bark crevât de faim en débarquant. Ils me do
Et je pensais à ces vieilles dames des bo
«Allons, vieux. Bark, va et sois un homme.»
L’avion vibrait, prêt à partir. Bark se penchait une dernière fois vers l’immense désolation de Cap Juby. Devant l’avion deux cents Maures s’étaient groupés pour bien voir quel visage prend un esclave aux portes de la vie. Ils le récupéreraient un peu plus loin en cas de pa
Et nous faisions des signes d’adieu à notre nouveau-né de cinquante ans, un peu troublés de le hasarder vers le monde.
«Adieu, Bark!
– Non.
– Comment: non?
– Non. Je suis Mohammed ben Lhaoussin.»
Nous eûmes pour la dernière fois des nouvelles de lui par l’Arabe Abdallah, qui, sur notre demande, assista Bark à Agadir.
L’autocar partait le soir seulement, Bark disposait ainsi d’une journée. Il erra d’abord si longtemps, et sans dire un mot, dans la petite ville, qu’Abdallah le devina inquiet et s’émut:
«Qu’y a-t-il?
– Rien…»
Bark, trop au large dans ses vacances soudaines, ne sentait pas encore sa résurrection. Il éprouvait bien un bonheur sourd, mais il n’y avait guère de différence, hormis ce bonheur, entre le Bark d’hier et le Bark d’aujourd’hui. Il partageait pourtant désormais, à égalité, ce soleil avec les autres hommes, et le droit de s'asseoir ici, sous cette to
«Allons ailleurs», dit Bark.
Ils montèrent vers la Kasbah, qui domine Agadir.
Les petites danseuses berbères vinrent à eux. Elles montraient tant de douceur apprivoisée que Bark crut qu’il allait revivre: c’étaient elles qui, sans le savoir, l’accueilleraient dans la vie. L’ayant pris par la main, elles lui offrirent donc le thé, gentiment, mais comme elles l’eussent offert à tout autre. Bark voulut raconter sa résurrection. Elles rirent doucement. Elles étaient contentes pour lui, puisqu’il était content. Il ajouta pour les émerveiller: «Je suis Mohammed ben Lhaoussin.» Mais cela ne les surprit guère. Tous les hommes ont un nom, et beaucoup revie
Il entraîna encore Abdallah vers la ville. Il erra devant les échoppes juives, regarda la mer, songea qu’il pouvait marcher à son gré dans n'importe quelle direction, qu’il était libre… Mais cette liberté lui parut amère: elle lui découvrait surtout à quel point il manquait de liens avec le monde.
Alors, comme un enfant passait, Bark lui caressa doucement la joue. L’enfant sourit. Ce n était pas un fils de maître que l’on flatte. C’était un enfant faible à qui Bark accordait une caresse. Et qui souriait. Et cet enfant réveilla Bark, et Bark se devina un peu plus important sur terre, à cause d’un enfant faible qui lui avait dû de sourire. Il commençait d’entrevoir quelque chose et marchait maintenant à grands pas.
«Que cherches-tu? demandait Abdallah.
– Rien», répondait Bark.
Mais quand il buta, au détour d’une rue, sur un groupe d’enfants qui jouaient, il s’arrêta. C’était ici. Il les regarda en silence. Puis, s’étant écarté vers les échoppes juives, il revint les bras chargés de présents. Abdallah s’irritait:
«Imbécile, garde ton argent!
Mais Bark n’écoutait plus. Gravement, il fit signe à chacun. Et les petites mains se tendirent vers les jouets et les bracelets et les babouches cousues d’or. Et chaque enfant, quand il tenait bien son trésor, fuyait, sauvage.
Les autres enfants d’Agadir, apprenant la nouvelle, accoururent vers lui: Bark les chaussa de babouches d’or. Et dans les environs d’Agadir, d’autres enfants, touchés à leur tour par cette rumeur, se levèrent et montèrent avec des cris vers le dieu noir et, crampo
Abdallah le crut «fou de joie». Mais je crois qu’il ne s’agissait pas, pour Bark, de faire partager un trop-plein de joie.
Il possédait, puisqu’il était libre, les biens essentiels, le droit de se faire aimer, de marcher vers le nord ou le sud et de gagner son pain par son travail. À quoi bon cet argent… Alors qu’il éprouvait, comme on éprouve une faim profonde, le besoin d’être un homme parmi les hommes, lié aux hommes. Les danseuses d’Agadir s’étaient montrées tendres pour le vieux Bark, mais il avait pris congé d’elles sans effort, comme il était venu; elles n’avaient pas besoin de lui. Ce serveur de l’échoppe arabe, ces passants dans les rues, tous respectaient en lui l’homme libre, partageaient avec lui leur soleil à égalité, mais aucun n’avait montré non plus qu’il eût besoin de lui. Il était libre, mais infiniment, jusqu’à ne plus se sentir peser sur terre. Il lui manquait ce poids des relations humaines qui entrave la marche, ces larmes, ces adieux, ces reproches, ces joies, tout ce qu’un homme caresse ou déchire chaque fois qu’il ébauche un geste, ces mille liens qui l’attachent aux autres, et le rendent lourd. Mais sur Bark pesaient déjà mille espérances…
Et le règne de Bark commençait dans cette gloire du soleil couchant sur Agadir, dans cette fraîcheur qui si longtemps avait été pour lui la seule douceur à attendre, la seule étable. Et comme approchait l’heure du départ, Bark s’avançait, baigné de cette marée d’enfants, comme autrefois de ses brebis, creusant son premier sillage dans le monde. Il rentrerait, demain, dans la misère des siens, responsable de plus de vies que ses vieux bras n’en sauraient peut-être nourrir, mais déjà il pesait ici de son vrai poids. Comme un archange trop léger pour vivre de la vie des hommes, mais qui eût triché, qui eût cousit du plomb dans sa ceinture, Bark faisait des pas difficiles, tiré vers le sol par mille enfants, qui avaient tellement besoin de babouches d’or.