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II

Dès mon premier voyage, j’ai co

«Ah! ça me fait quelque chose de vous parler… Ah! ça me fait quelque chose!»

Ça lui faisait quelque chose: il pleurait.

«Depuis six mois, vous êtes les premiers. C’est tous les six mois qu’on me ravitaille. Tantôt c’est le lieutenant. Tantôt c’est le capitaine. La dernière fois, c’était le capitaine…»

Nous nous sentions encore abasourdis. À deux heures de Dakar, où le déjeuner se prépare, l'embiellage saute, et l’on change de destinée. On joue le rôle d’apparition auprès d’un vieux sergent qui pleure.

«Ah! buvez, ça me fait plaisir d’offrir du vin! Pensez un peu! quand le capitaine est passé, je n’en avais plus pour le capitaine.»

J’ai raconté ça dans un livre, mais ce n’était point du roman, il nous a dit:

«La dernière fois, je n’ai même pas pu trinquer… Et j’ai eu tellement honte que j’ai demandé ma relève.»

Trinquer! Trinquer un grand coup avec l’autre, qui saute à bas du méhari, ruisselant de sueur! Six mois durant on avait vécu pour cette minute-là. Depuis un mois déjà on astiquait les armes, on fourbissait le poste de la soute au grenier. Et déjà, depuis quelques jours, sentant l’approche du jour béni, on surveillait, du haut de la terrasse, inlassablement, l’horizon, afin d’y découvrir cette poussière, dont s’enveloppera, quand il apparaîtra, le peloton mobile d’Atar…

Mais le vin manque: on ne peut célébrer la fête. On ne trinque pas. On se découvre déshonoré…

«J’ai hâte qu’il revie

– Où est-il, sergent?»

Et le sergent, montrant les sables:

«On ne sait pas, il est partout, le capitaine!»

Elle fut réelle aussi, cette nuit passée sur la terrasse du fortin, à parler des étoiles. Il n’était rien d’autre à surveiller. Elles étaient là, bien au complet, comme en avion, mais stables.

En avion, quand la nuit est trop belle, on se laisse aller, on ne pilote plus guère, et l’avion peu à peu s’incline sur la gauche. On le croit encore horizontal quand on découvre sous l’aile droite un village. Dans le désert il n’est point de village. Alors une flottille de pêche en mer. Mais au large du Sahara, il n’est point de flottille de pèche. Alors? Alors on sourit de l’erreur. Doucement, on redresse l’avion. Et le village reprend sa place. On raccroche à la panoplie la constellation que l’on avait laissée tomber. Village? Oui. Village d’étoiles. Mais, du haut du fortin, il n’est qu’un désert comme gelé, des vagues de sable sans mouvement. Des constellations bien accrochées. Et le sergent nous parle d’elles:

«Allez! je co

– Tu es de Tunis?

– Non. Ma cousine.»

Il se fait un très long silence. Mais le sergent n’ose rien nous cacher:

«Un jour, j'irai à Tunis.»

Certes, par un autre chemin qu’en marchant droit sur cette étoile. À moins qu’un jour d’expédition un puits tari ne le livre à la poésie du délire. Alors l’étoile, la cousine et Tunis se confondront. Alors commencera cette marche inspirée, que les profanes croient douloureuse.

«J’ai demandé une fois au capitaine une permission pour Tunis, rapport à cette cousine. Et il m’a répondu…

– Et il t’a répondu?

– Et il m’a répondu: «C’est plein de cousines, le monde.» Et, comme c’était moins loin, il m’a envoyé à Dakar.

– Elle était belle, ta cousine?

– Celle de Tunis? Bien sûr. Elle était blonde.

– Non, celle de Dakar?»

Sergent, nous t’aurions embrassé pour ta réponse un peu dépitée et mélancolique:

«Elle était nègre…»

Le Sahara pour toi, sergent? C’était un dieu perpétuellement en marche vers toi. C’était aussi la douceur d’une cousine blonde derrière cinq mille kilomètres de sable.

Le désert pour nous? C’était ce qui naissait en nous. Ce que nous apprenions sur nous-mêmes. Nous aussi, cette nuit-là, nous étions amoureux d’une cousine et d’un capitaine…