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DEUXIÈME PARTIE
I
Je dois revenir en arrière, raconter ces deux mois passés, autrement qu’en resterait-il? Quand les événements que je vais dire auront peu à peu terminé leur faible remous, leurs cercles concentriques, sur ceux des perso
Deux mois plus tôt il montait vers Paris, mais, après tant d’absence, on ne retrouve plus sa place: on encombre une ville. Il n’était plus que Jacques Bernis habillé d’un veston qui sentait le camphre. Il se mouvait dans un corps engourdi, maladroit, et demandait à ses cantines, trop bien rangées dans un coin de la chambre, tout ce qu’elles révélaient d’instable, de provisoire: cette chambre n’était pas conquise encore par du linge blanc, par des livres.
«Allo… C’est toi?» Il recense les amitiés. On s’exclame, on le félicite:
– Un revenant! Bravo!
– Eh oui! Quand te verrai-je?
On n’est justement pas libre aujourd’hui. Demain? Demain on joue au golf, mais qu’il vie
Il entre, pesant, dans un dancing, garde, parmi les gigolos, son manteau comme un vêtement d’explorateur. Ils vivent leur nuit dans cette enceinte comme des goujons dans un aquarium, tournent un madrigal, dansent, revie
Ce monde, nous le retrouvions chaque fois, comme les matelots bretons retrouvent leur village de carte postale et leur fiancée trop fidèle, à leur retour à peine vieillie. Toujours pareille, la gravure d’un livre d’enfance. À reco
Les visages de ses amis à peine usés, à peine amincis par deux hivers, par deux étés. Cette femme dans un coin du bar: il la reco
Peu à peu, pendant le retour, un paysage se bâtissait déjà autour de lui, comme une prison. Les sables du Sahara, les rochers d’Espagne, étaient peu à peu retirés, comme des vêtements de théâtre, du paysage vrai qui allait transparaître. Enfin, dès la frontière franchie, Perpignan servie par sa plaine. Cette plaine où traînait encore le soleil, en coulées obliques, allongées, à chaque minute plus élimées, ces vêtements d’or, çà et là sur l’herbe, à chaque minute plus fragiles, plus transparents et qui ne s’éteignent pas mais s’évaporent. Alors ce limon vert, sombre et doux sous l’air bleu. Ce fond tranquille. Moteur au ralenti, cette plongée vers ce fond de mers où tout repose, où tout prend l’évidence et la durée d’un mur.
Ce trajet en voiture de l’aéroport vers la gare. Ces visages en face du sien fermés, durcis. Ces mains qui portaient leur destin gravé et reposaient à plat sur les genoux, si lourdes. Ces paysans frôlés qui revenaient des champs. Cette jeune fille devant sa porte qui guettait un homme entre cent mille, qui avait renoncé à cent mille espérances. Cette mère qui berçait un enfant, qui en était déjà priso
Bernis directement posé au secret des choses revenait au pays par le sentier le plus intime, les mains dans les poches, sans valise, pilote de ligne. Dans le monde le plus immuable où, pour toucher un mur, pour allonger un champ, il fallait vingt ans de procès.
Après deux ans d’Afrique et de paysages mouvants et toujours changeants comme la face de la mer, mais qui, un à un dérobés, laissaient nu ce vieux paysage, le seul, l’éternel, celui dont il était sorti, il prenait pied sur un vrai sol, archange triste.
«Et voilà tout pareil…»
Il avait craint de trouver les choses différentes et voici qu’il souffrait de les découvrir si semblables. Il n’attendait plus des rencontres, des amitiés qu’un e
«Et voici ce que je retrouve!»
Et Bernis m’écrivit un jour:
… Je ne te parle pas de mon retour: je me crois le maître des choses quand les émotions me répondent. Mais aucune ne s’est réveillé. J’étais pareil à ce pèlerin qui arrive une minute trop tard à Jérusalem. Son désir, sa foi venaient de mourir: il trouve des pierres. Cette ville ici: un mur. Je veux repartir. Te souviens-tu de ce premier départ? Nous l’avons fait ensemble. Murcie, Grenade couchées comme des bibelots dans leur vitrine et, car nous n’atterrissions pas, ensevelies dans le passé. Déposées là par les siècles qui se retirent. Le moteur faisait ce bruit dense qui existe seul et derrière lequel le paysage passe en silence comme un film. Et ce froid, car nous volions haut: ces villes prises dans la glace. Tu te souviens?
J’ai gardé les papiers que tu me passais:
«Surveille ce cliquetis bizarre… ne t’engage pas sur le détroit si ça augmente.»
Deux heures après, à Gibraltar: «Attends Tarifa pour traverser: meilleur.»
À Tanger: «Ne te pose pas trop long: terrain mou.»
Simplement. Avec ces phrases-là, on gagne le monde. J’avais la révélation d’une stratégie que ces ordres brefs rendaient si forte. Tanger, cette petite ville de rien du tout, c’était ma première conquête. C’était, vois-tu, c’était mon premier cambriolage. Oui. À la verticale, d’abord, mais si loin. Puis, pendant la descente, cette éclosion des prés, des fleurs, des maisons. Je ramenais au jour une ville engloutie et qui devenait vivante. Et tout à coup cette découverte merveilleuse: à cinq cents mètres du terrain cet Arabe qui labourait, que je tirais à moi, dont je faisais un homme à mon échelle, qui était vraiment mon butin de guerre ou ma création ou mon jeu. J’avais pris un otage et l’Afrique m’appartenait.
Deux minutes plus tard, debout sur l’herbe, j’étais jeune, comme posé dans quelque étoile où la vie recommence. Dans ce climat neuf. Je me sentais dans ce sol, dans ce ciel, comme un jeune arbre. Et je m’étirais du voyage avec cette adorable faim. Je faisais des pas allongés, flexibles, pour me délasser du pilotage et je riais d’avoir rejoint mon ombre: l’atterrissage.
Et ce printemps! Te souviens-tu de ce printemps après la pluie grise de Toulouse? Cet air si neuf qui circulait entre les choses. Chaque femme contenait un secret: un accent, un geste, un silence. Et toutes étaient désirables. Et puis, tu me co
Mais dis-moi donc ce que je cherche et pourquoi contre ma fenêtre, appuyé à la ville de mes amis, de mes désirs, de mes souvenirs, je désespère? Pourquoi, pour la première fois, je ne découvre pas de source et me sens si loin du trésor? Quelle est cette promesse obscure que l’on m’a faite et qu’un dieu obscur ne tient pas?
J’ai retrouvé la source. T’en souviens-tu? C’est Geneviève…
En lisant ce mot de Bernis, Geneviève, j’ai fermé les yeux et vous ai revue petite fille. Quinze ans quand nous en avions treize. Comment auriez-vous vieilli dans nos souvenirs? Vous étiez restée cette enfant fragile, et c’est elle, quand nous entendions parler de vous, que nous hasardions, surpris, dans la vie.
Tandis que d’autres poussaient devant l’Autel une femme déjà faite, c’est une petite fille que Bernis et moi, du fond de l’Afrique, avons fiancée. Vous avez été, enfant de quinze ans, le plus jeune des mères. À l’âge où l’on écorche aux branches des mollets nus, vous exigiez un vrai berceau, jouet royal. Et tandis que parmi les vôtres, qui ne devinaient pas le prodige, vous faisiez dans la vie d’humbles gestes de femme, vous viviez pour nous un conte enchanté et vous entriez dans le monde par la porte magique – comme dans un bal costumé, un bal d’enfants – déguisée en épouse, en mère, en fée…
Car vous étiez fée. Je me souviens. Vous habitiez sous l’épaisseur des murs une vieille maison. Je vous revois vous accoudant à la fenêtre, percée en meurtrière, et guettant la lune. Elle montait. Et la plaine commençait à bruire et secouait aux ailes des cigales ses crécelles, au ventre des grenouilles ses grelots, au cou des bœufs qui rentraient ses cloches. La lune montait. Parfois du village un glas s’élevait, portant aux grillons, aux blés, aux cigales, l’inexplicable mort. Et vous vous penchiez en avant, inquiète pour les fiancés seulement, car rien n’est aussi menacé que l’espérance. Mais la lune montait. Alors couvrant le glas, les chats-huants s’appelaient l’un l’autre pour l’amour. Les chiens errants l’assiégeaient en cercle et criaient vers elle. Et chaque arbre, chaque herbe, chaque roseau était vivant. Et la lune montait.
Alors vous nous preniez les mains et vous nous disiez d’écouter parce que c’étaient les bruits de la terre et qu’ils rassuraient et qu’ils étaient bons.