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On entre dans la cachette en faisant mouvoir une énorme pierre sur un axe de fer placé vers le centre du bloc. La duchesse était si profondément touchée de la folie du Ferrante et du sort de ses enfants, pour lesquels il refusait obstinément tout cadeau ayant une valeur, qu’elle lui permit de faire usage de cette cachette pendant assez longtemps. Elle le revit un mois après, toujours dans les bois de Sacca, et comme ce jour-là il était un peu plus calme, il lui récita un de ses so
– Il se passe ici une nouvelle iniquité dont le tribun du peuple doit prendre co
Ce dévouement si sincère de la part d’un voleur et d’un fou toucha vivement la duchesse. Elle parla longtemps à cet homme qui passait pour le plus grand poète du nord de l’Italie, et pleura beaucoup. «Voilà un homme qui comprend mon cœur», se disait-elle. Le lendemain il reparut toujours à l’Ave Maria, déguisé en domestique et portant livrée.
– Je n’ai point quitté Parme; j’ai entendu dire une horreur que ma bouche ne répétera point; mais me voici. Songez, Madame, à ce que vous refusez! L’être que vous voyez n’est pas une poupée de cour, c’est un homme!
Il était à genoux en prononçant ces paroles d’un air à leur do
– Hier, je me suis dit, ajouta-t-il: «Elle a pleuré en ma présence; donc elle est un peu moins malheureuse!»
– Mais, monsieur, songez donc quels dangers vous enviro
– Le tribun vous dira: Madame, qu’est-ce que la vie quand le devoir parle? L’homme malheureux, et qui a la douleur de ne plus sentir de passion pour la vertu depuis qu’il est brûlé par l’amour, ajoutera: Madame la duchesse, Fabrice, un homme de cœur, va périr peut-être; ne repoussez pas un autre homme de cœur qui s’offre à vous! Voici un corps de fer et une âme qui ne craint au monde que de vous déplaire.
– Si vous me parlez encore de vos sentiments, je vous ferme ma porte à jamais.
La duchesse eut bien l’idée, ce soir-là, d’a
A peine fut-il sorti que, remplie de pressentiments funestes, elle se dit: «Moi aussi je puis mourir, et plût à Dieu qu’il en fût ainsi, et bientôt! si je trouvais un homme digne de ce nom à qui recommander mon pauvre Fabrice.»
Une idée saisit la duchesse: elle prit un morceau de papier et reco
Deux jours après Ferrante reparut. C’était au moment où toute la ville était agitée par le bruit de la prochaine exécution de Fabrice. Cette triste cérémonie aurait-elle lieu dans la citadelle ou sous les arbres de la promenade publique? Plusieurs hommes du peuple allèrent se promener ce soir-là devant la porte de la citadelle, pour tâcher de voir si l’on dressait l’échafaud: ce spectacle avait ému Ferrante. Il trouva la duchesse noyée dans les larmes, et hors d’état de parler; elle le salua de la main et lui montra un siège.
Ferrante, déguisé ce jour-là en capucin, était superbe; au lieu de s’asseoir il se mit à genoux et pria Dieu dévotement à demi-voix. Dans un moment où la duchesse semblait un peu plus calme, sans se déranger de sa position, il interrompit un instant sa prière pour dire ces mots:
– De nouveau il offre sa vie.
– Songez à ce que vous dites, s’écria la duchesse, avec cet œil hagard qui, après les sanglots, a
– Il offre sa vie pour mettre obstacle au sort de Fabrice, ou pour le venger.
– Il y a telle occurrence, répliqua la duchesse, où je pourrais accepter le sacrifice de votre vie.
Elle le regardait avec une attention sévère. Un éclair de joie brilla dans son regard; il se leva rapidement et tendit les bras vers le ciel. La duchesse alla se munir d’un papier caché dans le secret d’une grande armoire de noyer.
– Lisez, dit-elle à Ferrante.
C’était la donation en faveur de ses enfants, dont nous avons parlé.
Les larmes et les sanglots empêchaient Ferrante de lire la fin; il tomba à genoux.
– Rendez-moi ce papier, dit la duchesse, et, devant lui, elle le brûla à la bougie.
«Il ne faut pas, ajouta-t-elle, que mon nom paraisse si vous êtes pris et exécuté, car il y va de votre tête.
– Ma joie est de mourir en nuisant au tyran, une bien plus grande joie de mourir pour vous. Cela posé et bien compris, daignez ne plus faire mention de ce détail d’argent, j’y verrais un doute injurieux.
– Si vous êtes compromis, je puis l’être aussi, repartit la duchesse, et Fabrice après moi: c’est pour cela, et non pas parce que je doute de votre bravoure, que j’exige que l’homme qui me perce le cœur soit empoiso
– J’exécuterai fidèlement, ponctuellement et prudemment. Je prévois, Madame la duchesse, que ma vengeance sera mêlée à la vôtre: il en serait autrement, que j’obéirais encore fidèlement, ponctuellement et prudemment. Je puis ne pas réussir, mais j’emploierai toute ma force d’homme.
– Il s’agit d’empoiso
– Je l’avais deviné, et depuis vingt-sept mois que je mène cette vie errante et abominable, j’ai souvent songé à une pareille action pour mon compte.
– Si je suis découverte et condamnée comme complice, poursuivit la duchesse d’un ton de fierté, je ne veux point que l’on puisse m’imputer de vous avoir séduit. Je vous ordo
Ferrante était ravi de ce ton d’autorité que la duchesse prenait avec lui: ses yeux brillaient d’une profonde joie. Ainsi que nous l’avons dit, il était horriblement maigre; mais on voyait qu’il avait été fort beau dans sa première jeunesse, et il croyait être encore ce qu’il avait été jadis. «Suis-je fou, se dit-il, ou bien la duchesse veut-elle un jour, quand je lui aurai do
– Je puis vouloir sa mort dès demain, continua la duchesse, toujours du même air d’autorité. Vous co
– Les paroles sont inutiles, répondit Ferrante avec un enthousiasme mal contenu: je suis déjà fixé sur les moyens que j’emploierai. La vie de cet homme me devient plus odieuse qu’elle n’était, puisque je n’oserai vous revoir tant qu’il vivra. J’attendrai le signal du réservoir crevé dans la rue.
Il salua brusquement et partit. La duchesse le regardait marcher.
Quand il fut dans l’autre chambre, elle le rappela.
– Ferrante! s’écria-t-elle, homme sublime!
Il rentra, comme impatient d’être retenu; sa figure était superbe en cet instant.
– Et vos enfants?
– Madame, ils seront plus riches que moi; vous leur accordez peut-être quelque petite pension.
– Tenez, lui dit la duchesse en lui remettant une sorte de gros étui en bois d’olivier, voici tous les diamants qui me restent; ils valent cinquante mille francs.
– Ah, Madame! vous m’humiliez!… dit Ferrante avec un mouvement d’horreur, et sa figure changea du tout au tout.
– Je ne vous reverrai jamais avant l’action: prenez, je le veux, ajouta la duchesse avec un air de hauteur qui atterra Ferrante; il mit l’étui dans sa poche et sortit.
La porte avait été refermée par lui. La duchesse le rappela de nouveau; il rentra d’un air inquiet: la duchesse était debout au milieu du salon; elle se jeta dans ses bras. Au bout d’un instant, Ferrante s’évanouit presque de bonheur; la duchesse se dégagea de ses embrassements, et des yeux lui montra la porte.
«Voilà le seul homme qui m’ait comprise, se dit-elle, c’est ainsi qu’en eût agi Fabrice, s’il eût pu m’entendre.»
Il y avait deux choses dans le caractère de la duchesse, elle voulait toujours ce qu’elle avait voulu une fois; elle ne remettait jamais en délibération ce qui avait été une fois décidé. Elle citait à ce propos un mot de son premier mari, l’aimable général Pietranera: «Quelle insolence envers moi-même! disait-il; pourquoi croirai-je avoir plus d’esprit aujourd’hui que lorsque je pris ce parti?»