Страница 20 из 114
Le maréchal des logis, tout déconcerté, passa à la tête des chevaux, et là tint conseil avec ses hommes. La conférence durait bien depuis cinq minutes, lorsque la comtesse Pietranera pria ces messieurs de permettre que la voiture fût avancée de quelques pas et placée à l’ombre; la chaleur était accablante, quoiqu’il ne fût que onze heures du matin, Fabrice, qui regardait fort attentivement de tous les côtés, cherchant le moyen de se sauver, vit déboucher d’un petit sentier à travers champs, et arriver sur la grande route, couverte de poussière, une jeune fille de quatorze à quinze ans qui pleurait timidement sous son mouchoir. Elle s’avançait à pied entre deux gendarmes en uniforme, et, à trois pas derrière elle, aussi entre deux gendarmes, marchait un grand homme sec qui affectait des airs de dignité comme un préfet suivant une procession.
– Où les avez-vous donc trouvés? dit le maréchal des logis tout à fait ivre en ce moment.
– Se sauvant à travers champs, et pas plus de passeports que sur la main.
Le maréchal des logis parut perdre tout à fait la tête; il avait devant lui cinq priso
– Reste, dit la comtesse à Fabrice qui déjà avait sauté à terre, tout va s’arranger.
On entendit un gendarme s’écrier:
– Qu’importe! s’ils n’ont pas de passeports, ils sont de bo
Le maréchal des logis semblait n’être pas tout à fait aussi décidé; le nom de la comtesse Pietranera lui do
Pendant cette délibération qui fut longue, la comtesse avait lié conversation avec la jeune fille qui était à pied sur la route et dans la poussière à côté de la calèche; elle avait été frappée de sa beauté.
– Le soleil va vous faire mal, mademoiselle; ce brave soldat, ajouta-t-elle en parlant au gendarme placé à la tête des chevaux, vous permettra bien de monter en calèche.
Fabrice, qui rôdait autour de la voiture, s’approcha pour aider la jeune fille à monter. Celle-ci s’élançait déjà sur le marchepied, le bras soutenu par Fabrice, lorsque l’homme imposant, qui était à six pas en arrière de la voiture, cria d’une voix grossie par la volonté d’être digne:
– Restez sur la route, ne montez pas dans une voiture qui ne vous appartient pas.
Fabrice n’avait pas entendu cet ordre; la jeune fille, au lieu de monter dans la calèche, voulut redescendre, et Fabrice continuant à la soutenir elle tomba dans ses bras. Il sourit, elle rougit profondément; ils restèrent un instant à se regarder après que la jeune fille se fut dégagée de ses bras.
«Ce serait une charmante compagne de prison, se dit Fabrice: quelle pensée profonde sous ce front! elle saurait aimer.»
Le maréchal des logis s’approcha d’un air d’autorité:
– Laquelle de ces dames se nomme Clélia Conti?
– Moi, dit la jeune fille.
– Et moi, s’écria l’homme âgé, je suis le général Fabio Conti, chambellan de S.A.S. monseigneur le prince de Parme; je trouve fort inconvenant qu’un homme de ma sorte soit traqué comme un voleur.
– Avant-hier, en vous embarquant au port de Côme, n’avez-vous pas envoyé promener l’inspecteur de police qui vous demandait votre passeport? Eh bien! aujourd’hui il vous empêche de vous promener.
– Je m’éloignais déjà avec ma barque, j’étais pressé, le temps étant à l’orage; un homme sans uniforme m’a crié du quai de rentrer au port, je lui ai dit mon nom et j’ai continué mon voyage.
– Et ce matin vous vous êtes enfui de Côme?
– Un homme comme moi ne prend pas de passeport pour aller de Milan voir le lac. Ce matin, à Côme, on m’a dit que je serais arrêté à la porte, je suis sorti à pied avec ma fille; j’espérais trouver sur la route quelque voiture qui me conduirait jusqu’à Milan, où certes ma première visite sera pour porter mes plaintes au général commandant la province.
Le maréchal des logis parut soulagé d’un grand poids.
– Eh bien! général, vous êtes arrêté, et je vais vous conduire à Milan. Et vous, qui êtes-vous? dit-il à Fabrice.
– Mon fils, reprit la comtesse: Ascagne, fils du général de division Pietranera.
– Sans passeport, madame la comtesse? dit le maréchal des logis fort radouci.
– A son âge il n’en a jamais pris; il ne voyage jamais seul, il est toujours avec moi.
Pendant ce colloque, le général Conti faisait de la dignité de plus en plus offensée avec les gendarmes.
– Pas tant de paroles, lui dit l’un d’eux, vous êtes arrêté, suffit!
– Vous serez trop heureux, dit le maréchal des logis, que nous consentions à ce que vous louiez un cheval de quelque paysan; autrement, malgré la poussière et la chaleur, et le grade de chambellan de Parme, vous marcherez fort bien à pied au milieu de nos chevaux.
Le général se mit à jurer.
– Veux-tu bien te taire! reprit le gendarme. Où est ton uniforme de général? Le premier venu ne peut-il pas dire qu’il est général?
Le général se fâcha de plus belle. Pendant ce temps les affaires allaient beaucoup mieux dans la calèche.
La comtesse faisait marcher les gendarmes comme s’ils eussent été ses gens. Elle venait de do
«Homme tout à fait commun», disaient les yeux de la comtesse à la marquise. Grâce à la comtesse, tout s’arrangea après un colloque d’une heure. Un gendarme, qui se trouva avoir affaire dans le village voisin, loua son cheval au général Conti, après que la comtesse lui eut dit:
– Vous aurez 10 francs.
Le maréchal des logis partit seul avec le général; les autres gendarmes restèrent sous un arbre en compagnie avec quatre énormes bouteilles de vin, sorte de petites dames-jea
Elle regardait avec éto
Une lieue avant d’arriver à Milan, Fabrice dit qu’il allait voir son oncle, et prit congé des dames.
– Si jamais je me tire d’affaire, dit-il à Clélia, j’irai voir les beaux tableaux de Parme, et alors daignerez-vous vous rappeler ce nom: Fabrice del Dongo?
– Bon! dit la comtesse, voilà comme tu sais garder l’incognito! Mademoiselle, daignez vous rappeler que ce mauvais sujet est mon fils et s’appelle Pietranera et non del Dongo.
Le soir, fort tard, Fabrice rentra dans Milan par la porte Renza, qui conduit à une promenade à la mode. L’envoi des deux domestiques en Suisse avait épuisé les fort petites économies de la marquise et de sa sœur; par bonheur, Fabrice avait encore quelques napoléons, et l’un des diamants, qu’on résolut de vendre.
Ces dames étaient aimées et co
– Mon métier est de tout prendre au sérieux, répondait doucement le baron Binder, homme sage et triste; il établissait alors cette fameuse police de Milan, et s’était engagé à prévenir une révolution comme celle de 1746, qui chassa les Autrichiens de Gênes. Cette police de Milan, devenue depuis si célèbre par les aventures de MM. Pellico et d’Andryane, ne fut pas précisément cruelle, elle exécutait raiso
– Do