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CHAPITRE V

Toute cette aventure n’avait pas duré une minute; les blessures de Fabrice n’étaient rien; on lui serra le bras avec des bandes taillées dans la chemise du colonel. On voulait lui arranger un lit au premier étage de l’auberge:

– Mais pendant que je serai ici bien choyé au premier étage, dit Fabrice au maréchal des logis, mon cheval, qui est à l’écurie, s’e

– Pas mal pour un conscrit! dit le maréchal des logis.

Et l’on établit Fabrice sur de la paille bien fraîche, dans la mangeoire même à laquelle son cheval était attaché.

Puis, comme Fabrice se sentait très faible, le maréchal des logis lui apporta une écuelle de vin chaud et fit un peu la conversation avec lui. Quelques compliments inclus dans cette conversation mirent notre héros au troisième ciel.

Fabrice ne s’éveilla que le lendemain au point du jour; les chevaux poussaient de longs he

– Où emmènes-tu mon cheval?

Quand Fabrice fut à un quart de lieue, il tourna la tête; perso

«A droite! se dit-il, et filons.» Il se mit tranquillement à suivre le cours de la rivière qui, après avoir passé sous le pont, coulait vers la droite de la route. Il se rappelait les conseils de la bo

Après une heure de marche, il se trouva très faible. «Ah çà! vais-je m’évanouir? se dit-il: si je m’évanouis, on me vole mon cheval, et peut-être mes habits, et avec les habits le trésor.» Il n’avait plus la force de conduire son cheval, et il cherchait à se tenir en équilibre, lorsqu’un paysan, qui bêchait dans un champ à côté de la grande route, vit sa pâleur et vint lui offrir un verre de bière et du pain.

– A vous voir si pâle, j’ai pensé que vous étiez un des blessés de la grande bataille! lui dit le paysan.

Jamais secours ne vint plus à propos. Au moment où Fabrice mâchait le morceau de pain noir, les yeux commençaient à lui faire mal quand il regardait devant lui. Quand il fut un peu remis, il remercia.

– Et où suis-je? demanda-t-il.

Le paysan lui apprit qu’à trois quarts de lieue plus loin se trouvait le bourg de Zonders, où il serait très bien soigné. Fabrice arriva dans ce bourg, ne sachant pas trop ce qu’il faisait, et ne songeant à chaque pas qu’à ne pas tomber de cheval. Il vit une grande porte ouverte, il entra: c’était l’auberge de l’Etrille. Aussitôt accourut la bo

Le coup de pointe à la cuisse menaçait d’un dépôt considérable. Quand il avait sa tête à lui, il recommandait qu’on prît soin de son cheval, et répétait souvent qu’il paierait bien, ce qui offensait la bo

– Cet officier ne vient-il pas m’écrire sur une liste et me faire priso

L’hôtesse en convint les larmes aux yeux.

– Eh bien! il y a de l’argent dans mon dolman! s’écria-t-il en se relevant sur son lit, achetez-moi des habits bourgeois, et, cette nuit, je pars sur mon cheval. Vous m’avez déjà sauvé la vie une fois en me recevant au moment où j’allais tomber mourant dans la rue; sauvez-la-moi encore en me do

En ce moment, les filles de l’hôtesse se mirent à fondre en larmes; elles tremblaient pour Fabrice; et comme elles comprenaient à peine le français, elles s’approchèrent de son lit pour lui faire des questions. Elles discutèrent en flamand avec leur mère; mais, à chaque instant, des yeux attendris se tournaient vers notre héros; il crut comprendre que sa fuite pouvait les compromettre gravement, mais qu’elles voulaient bien en courir la chance. Il les remercia avec effusion et en joignant les mains. Un juif du pays fournit un habillement complet; mais, quand il l’apporta vers les dix heures du soir, ces demoiselles reco

Par un effet singulier de la perte du sang et de la faiblesse qui en était la suite, Fabrice avait presque tout à fait oublié le français; il s’adressait en italien à ses hôtesses, qui parlaient un patois flamand, de façon que l’on s’entendait presque uniquement par signes. Quand les jeunes filles, d’ailleurs parfaitement désintéressées, virent les diamants, leur enthousiasme pour lui n’eut plus de bornes; elles le crurent un prince déguisé. Aniken, la cadette et la plus naïve, l’embrassa sans autre façon. Fabrice, de son côté, les trouvait charmantes; et vers minuit, lorsque le chirurgien lui eut permis un peu de vin, à cause de la route qu’il allait entreprendre, il avait presque envie de ne pas partir. «Où pourrais-je être mieux qu’ici?» disait-il. Toutefois, sur les deux heures du matin, il s’habilla. Au moment de sortir de sa chambre, la bo

– Ah! canaille! s’écriait Fabrice en jurant, à un blessé!

Il n’était pas assez philosophe, ce jeune Italien, pour se rappeler à quel prix lui-même avait acheté ce cheval.

Aniken lui apprit en pleurant qu’on avait loué un cheval pour lui; elle eût voulu qu’il ne partît pas; les adieux furent tendres. Deux grands jeunes gens, parents de la bo

– Mais demain matin, quand on saura ma fuite, et qu’on ne vous verra pas dans le pays, votre absence vous compromettra, disait Fabrice.

On se remit en marche. Par bonheur, quand le jour vint à paraître, la plaine était couverte d’un brouillard épais. Vers les huit heures du matin, l’on arriva près d’une petite ville. L’un des jeunes gens se détacha pour voir si les chevaux de la poste avaient été volés. Le maître de poste avait eu le temps de les faire disparaître, et de recruter des rosses infâmes dont il avait garni ses écuries. On alla chercher deux chevaux dans les marécages où ils étaient cachés, et, trois heures après, Fabrice monta dans un petit cabriolet tout délabré, mais attelé de deux bons chevaux de poste. Il avait repris des forces. Le moment de la séparation avec les jeunes gens, parents de l’hôtesse, fut du dernier pathétique; jamais, quelque prétexte aimable que Fabrice pût trouver, ils ne voulurent accepter d’argent.

– Dans votre état, monsieur, vous en avez plus de besoin que nous, répondaient toujours ces braves jeunes gens.

Enfin ils partirent avec des lettres où Fabrice, un peu fortifié par l’agitation de la route, avait essayé de faire co