Добавить в цитаты Настройки чтения

Страница 15 из 114

Le caporal les éveilla une heure avant le jour; il leur fit renouveler la charge de leurs armes, le tapage sur la grande route continuait, et avait duré toute la nuit: c’était comme le bruit d’un torrent entendu dans le lointain.

– Ce sont comme des moutons qui se sauvent, dit Fabrice au caporal, d’un air naïf.

– Veux-tu bien te taire, blanc-bec! dit le caporal indigné.

Et les trois soldats qui composaient toute son armée avec Fabrice regardèrent celui-ci d’un air de colère, comme s’il eût blasphémé. Il avait insulté la nation.

«Voilà qui est fort! pensa notre héros; j’ai déjà remarqué cela chez le vice-roi à Milan; ils ne fuient pas, non! Avec ces Français il n’est pas permis de dire la vérité quand elle choque leur vanité. Mais quant à leur air méchant je m’en moque, et il faut que je le leur fasse comprendre.» On marchait toujours à cinq cents pas de ce torrent de fuyards qui couvraient la grande route. A une lieue de là le caporal et sa troupe traversèrent un chemin qui allait rejoindre la route et où beaucoup de soldats étaient couchés. Fabrice acheta un cheval assez bon qui lui coûta quarante francs, et parmi tous les sabres jetés de côté et d’autre, il choisit avec soin un grand sabre droit. «Puisqu’on dit qu’il faut piquer pensa-t-il, celui-ci est le meilleur.» Ainsi équipé il mit son cheval au galop et rejoignit bientôt le caporal qui avait pris les devants. Il s’affermit sur ses étriers, prit de la main gauche le fourreau de son sabre droit, et dit aux quatre Français:

– Ces gens qui se sauvent sur la grande route ont l’air d’un troupeau de moutons… Ils marchent comme des moutons effrayés…

Fabrice avait beau appuyer sur le mot “mouton”, ses camarades ne se souvenaient plus d’avoir été fâchés par ce mot une heure auparavant. Ici se trahit un des contrastes des caractères italien et français; le Français est sans doute le plus heureux, il glisse sur les événements de la vie et ne garde pas rancune.

Nous ne cacherons point que Fabrice fut très satisfait de sa perso

– Vous êtes notre cavalerie, galopez vers cette ferme sur ce petit tertre, demandez au paysan s’il veut nous vendre à déjeuner, dites bien que nous ne sommes que cinq. S’il hésite do

Fabrice regarda le caporal, il vit en lui une gravité imperturbable, et vraiment l’air de la supériorité morale; il obéit. Tout se passa comme l’avait prévu le commandant en chef, seulement Fabrice insista pour qu’on ne reprît pas de vive force les cinq francs qu’il avait do

– L’argent est à moi, dit-il à ses camarades, je ne paie pas pour vous, je paie pour l’avoine qu’il a do

Fabrice prononçait si mal le français, que ses camarades crurent voir dans ses paroles un ton de supériorité, ils furent vivement choqués, et dès lors dans leur esprit un duel se prépara pour la fin de la journée. Ils le trouvaient fort différent d’eux-mêmes, ce qui les choquait; Fabrice au contraire commençait à se sentir beaucoup d’amitié pour eux.

On marchait sans rien dire depuis deux heures, lorsque le caporal, regardant la grande route, s’écria avec un transport de joie:

– Voici le régiment!

On fut bientôt sur la route; mais, hélas! autour de l’aigle il n’y avait pas deux cents hommes. L’œil de Fabrice eut bientôt aperçu la vivandière; elle marchait à pied, avait les yeux rouges et pleurait de temps à autre. Ce fut en vain que Fabrice chercha la petite charrette et Cocotte.

– Pillés, perdus, volés, s’écria la vivandière répondant aux regards de notre héros.

Celui-ci, sans mot dire, descendit de son cheval, le prit par la bride, et dit à la vivandière:

– Montez.

Elle ne se le fit pas dire deux fois.

– Raccourcis-moi les étriers, fit-elle.

Une fois bien établie à cheval elle se mit à raconter à Fabrice tous les désastres de la nuit. Après un récit d’une longueur infinie, mais avidement écouté par notre héros qui, à dire vrai, ne comprenait rien à rien, mais avait une tendre amitié pour la vivandière, celle-ci ajouta:

– Et dire que ce sont les Français qui m’ont pillée, battue, abîmée…

– Comment! ce ne sont pas les e

– Que tu es bête, mon pauvre petit! dit la vivandière, souriant au milieu de ses larmes; et quoique ça, tu es bien gentil.

– Et tel que vous le voyez, il a fort bien descendu son Prussien, dit le caporal Aubry qui, au milieu de la cohue générale, se trouvait par hasard de l’autre côté du cheval monté par la cantinière. Mais il est fier, continua le caporal…

Fabrice fit un mouvement.

– Et comment t’appelles-tu? continua le caporal, car enfin, s’il y a un rapport, je veux te nommer.

– Je m’appelle Vasi, répondit Fabrice, faisant une mine singulière, c’est-à-dire Boulot, ajouta-t-il se reprenant vivement.

Boulot avait été le nom du propriétaire de la feuille de route que la geôlière de B… lui avait remise; l’avant-veille il l’avait étudiée avec soin, tout en marchant, car il commençait à réfléchir quelque peu et n’était plus si éto

Pendant qu’il faisait des réflexions et qu’il se disait: «Il faut bien me rappeler que je m’appelle Boulot, ou gare la prison dont le sort me menace», le caporal et la cantinière avaient échangé plusieurs mots sur son compte.

– Ne m’accusez pas d’être une curieuse, lui dit la cantinière en cessant de le tutoyer; c’est pour votre bien que je vous fais des questions. Qui êtes-vous, là, réellement?

Fabrice ne répondit pas d’abord; il considérait que jamais il ne pourrait trouver d’amis plus dévoués pour leur demander conseil, et il avait un pressant besoin de conseils. «Nous allons entrer dans une place de guerre, le gouverneur voudra savoir qui je suis, et gare la prison si je fais voir par mes réponses que je ne co

– Le caporal Aubry et moi nous allons vous do

– Je n’en doute pas, répondit Fabrice: je m’appelle Vasi et je suis de Gênes; ma sœur, célèbre par sa beauté, a épousé un capitaine. Comme je n’ai que dix-sept ans, elle me faisait venir auprès d’elle pour me faire voir la France, et me former un peu; ne la trouvant pas à Paris et sachant qu’elle était à cette armée, j’y suis venu, je l’ai cherchée de tous les côtés sans pouvoir la trouver. Les soldats, éto

– Comment s’appelait-il? dit la cantinière.

– J’ai do

– Il a raison, reprit le caporal, le gendarme est un gredin, mais le camarade ne doit pas le nommer. Et comment s’appelle-t-il, ce capitaine, mari de votre sœur? Si nous savons son nom, nous pourrons le chercher.

– Teulier, capitaine au 4ede hussards, répondit notre héros.

– Ainsi, dit le caporal avec assez de finesse, à votre accent étranger, les soldats vous prirent pour un espion?

– C’est là le mot infâme! s’écria Fabrice, les yeux brillants. Moi qui aime tant l’Empereur et les Français! Et c’est par cette insulte que je suis le plus vexé.

– Il n’y a pas d’insulte, voilà ce qui vous trompe; l’erreur des soldats était fort naturelle, reprit gravement le caporal Aubry.

Alors il lui expliqua avec beaucoup de pédanterie qu’à l’armée il faut appartenir à un corps et porter un uniforme, faute de quoi il est tout simple qu’on vous pre

Les écailles tombèrent des yeux de Fabrice; il comprit pour la première fois qu’il avait tort dans tout ce qui lui arrivait depuis deux mois.

– Mais il faut que le petit nous raconte tout, dit la cantinière dont la curiosité était de plus en plus excitée.

Fabrice obéit. Quand il eut fini:

– Au fait, dit la cantinière parlant d’un air grave au caporal, cet enfant n’est point militaire; nous allons faire une vilaine guerre maintenant que nous sommes battus et trahis. Pourquoi se ferait-il casser les os gratis pro Deo?

– Et même, dit le caporal, qu’il ne sait pas charger son fusil, ni en douze temps, ni à volonté, c’est moi qui ai chargé le coup qui a descendu le Prussien.

– De plus, il montre son argent à tout le monde, ajouta la cantinière; il sera volé de tout dès qu’il ne sera plus avec nous.

– Le premier sous-officier de cavalerie qu’il rencontre, dit le caporal, le confisque à son profit pour se faire payer la goutte, et peut-être on le recrute pour l’e

– Non pas, s’il vous plaît, caporal! s’écria vivement Fabrice; il est plus commode d’aller à cheval, et d’ailleurs je ne sais pas charger un fusil, et vous avez vu que je manie un cheval.