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Notre héros fut terriblement embarrassé; il n’avait point prévu cette question. Par bonheur, le maréchal et l’escorte repartaient au galop. Quel nom français dirai-je? pensait-il. Enfin il se rappela le nom du maître d’hôtel où il avait logé à Paris; il rapprocha son cheval de celui du maréchal des logis, et lui cria de toutes ses forces:

– Le capitaine Meunier!

L’autre, entendant mal à cause du roulement du canon, lui répondit:

– Ah! le capitaine Teulier? Eh bien! il a été tué.

«Bravo! se dit Fabrice. Le capitaine Teulier; il faut faire l’affligé.»

– Ah, mon Dieu! cria-t-il, et il prit une mine piteuse.

On était sorti du chemin en contrebas, on traversait un petit pré, on allait ventre à terre, les boulets arrivaient de nouveau, le maréchal se porta vers une division de cavalerie. L’escorte se trouvait au milieu de cadavres et de blessés; mais ce spectacle ne faisait déjà plus autant d’impression sur notre héros; il avait autre chose à penser.

Pendant que l’escorte était arrêtée, il aperçut la petite voiture d’une cantinière, et sa tendresse pour ce corps respectable l’emportant sur tout, il partit au galop pour la rejoindre.

– Restez donc, s…! lui cria le maréchal des logis.

«Que peut-il me faire ici?» pensa Fabrice, et il continua de galoper vers la cantinière. En do

– Il était pourtant bien bel homme!

Un fort vilain spectacle attendait là le nouveau soldat; on coupait la cuisse à un cuirassier, beau jeune homme de cinq pieds dix pouces. Fabrice ferma les yeux et but coup sur coup quatre verres d’eau-de-vie.

– Comme tu y vas, gringalet! s’écria la cantinière. L’eau-de-vie lui do

– Do

– Mais sais-tu, répondit-elle, que ce reste-là coûte dix francs, un jour comme aujourd’hui?

Comme il regagnait l’escorte au galop:

– Ah! tu nous rapportes la goutte! s’écria le maréchal des logis, c’est pour ça que tu désertais? Do

La bouteille circula; le dernier qui la prit la jeta en l’air après avoir bu.

– Merci, camarade! cria-t-il à Fabrice.

– Tous les yeux le regardèrent avec bienveillance. Ces regards ôtèrent un poids de cent livres de dessus le cœur de Fabrice: c’était un de ces cœurs de fabrique trop fine qui ont besoin de l’amitié de ce qui les entoure. Enfin il n’était plus mal vu de ses compagnons, il y avait liaison entre eux! Fabrice respira profondément, puis d’une voix libre, il dit au maréchal des logis:

– Et si le capitaine Teulier a été tué, où pourrais-je rejoindre ma sœur?

Il se croyait un petit Machiavel, de dire si bien Teulier au lieu de Meunier.

– C’est ce que vous saurez ce soir, lui répondit le maréchal des logis.

L’escorte repartit et se porta vers des divisions d’infanterie. Fabrice se sentait tout à fait enivré; il avait bu trop d’eau-de-vie, il roulait un peu sur sa selle: il se souvint fort à propos d’un mot que répétait le cocher de sa mère: «Quand on a levé le coude, il faut regarder entre les oreilles de son cheval, et faire comme fait le voisin.» Le maréchal s’arrêta longtemps auprès de plusieurs corps de cavalerie qu’il fit charger; mais pendant une heure ou deux notre héros n’eut guère la conscience de ce qui se passait autour de lui. Il se sentait fort las, et quand son cheval galopait il retombait sur la selle comme un morceau de plomb.

Tout à coup le maréchal des logis cria à ses hommes:

– Vous ne voyez donc pas l’Empereur, s…! Sur-le-champ l’escorte cria vive l’Empereur! à tue-tête. On peut penser si notre héros regarda de tous ses yeux, mais il ne vit que des généraux qui galopaient, suivis, eux aussi, d’une escorte. Les longues crinières pendantes que portaient à leurs casques les dragons de la suite l’empêchèrent de distinguer les figures. «Ainsi, je n’ai pu voir l’Empereur sur un champ de bataille, à cause de ces maudits verres d’eau-de-vie!» Cette réflexion le réveilla tout à fait.

On redescendit dans un chemin rempli d’eau, les chevaux voulurent boire.

– C’est donc l’Empereur qui a passé là? dit-il à son voisin.

– Eh! certainement, celui qui n’avait pas d’habit brodé. Comment ne l’avez-vous pas vu? lui répondit le camarade avec bienveillance.

Fabrice eut grande envie de galoper après l’escorte de l’Empereur et de s’y incorporer. Quel bonheur de faire réellement la guerre à la suite de ce héros! C’était pour cela qu’il était venu en France. «J’en suis parfaitement le maître, se dit-il, car enfin je n’ai d’autre raison pour faire le service que je fais, que la volonté de mon cheval qui s’est mis à galoper pour suivre ces généraux.»

Ce qui détermina Fabrice à rester, c’est que les hussards ses nouveaux camarades lui faisaient bo

Ce général n’était autre que le comte d’A…, le lieutenant Robert du 15 mai 1796. Quel bonheur il eût trouvé à voir Fabrice del Dongo.

Il y avait déjà longtemps que Fabrice n’apercevait plus la terre volant en miettes noires sous l’action des boulets; on arriva derrière un régiment de cuirassiers, il entendit distinctement les biscaïens frapper sur les cuirasses et il vit tomber plusieurs hommes.

Le soleil était déjà fort bas, et il allait se coucher lorsque l’escorte, sortant d’un chemin creux, monta une petite pente de trois ou quatre pieds pour entrer dans une terre labourée. Fabrice entendit un petit bruit singulier tout près de lui: il tourna la tête, quatre hommes étaient tombés avec leurs chevaux; le général lui-même avait été renversé, mais il se relevait tout couvert de sang. Fabrice regardait les hussards jetés par terre: trois faisaient encore quelques mouvements convulsifs, le quatrième criait:

– Tirez-moi de dessous.

Le maréchal des logis et deux ou trois hommes avaient mis pied à terre pour secourir le général qui, s’appuyant sur son aide de camp, essayait de faire quelques pas; il cherchait à s’éloigner de son cheval qui se débattait renversé par terre et lançait des coups de pied furibonds.

Le maréchal des logis s’approcha de Fabrice. A ce moment notre héros entendit dire derrière lui et tout près de son oreille:

– C’est le seul qui puisse encore galoper.

Il se sentit saisir les pieds; on les élevait en même temps qu’on lui soutenait le corps par-dessous les bras; on le fit passer par-dessus la croupe de son cheval, puis on le laissa glisser jusqu’à terre, où il tomba assis.

L’aide de camp prit le cheval de Fabrice par la bride; le général, aidé par le maréchal des logis, monta et partit au galop; il fut suivi rapidement par les six hommes qui restaient. Fabrice se releva furieux, et se mit à courir après eux en criant:

– Ladri! ladri!(voleurs! voleurs!)

Il était plaisant de courir après des voleurs au milieu d’un champ de bataille.

L’escorte et le général, comte d’A…, disparurent bientôt derrière une rangée de saules. Fabrice, ivre de colère, arriva aussi à cette ligne de saules; il se trouva tout contre un canal fort profond qu’il traversa. Puis, arrivé de l’autre côté, il se remit à jurer en apercevant de nouveau, mais à une très grande distance, le général et l’escorte qui se perdaient dans les arbres.

– Voleurs! voleurs! criait-il maintenant en français.

Désespéré, bien moins de la perte de son cheval que de la trahison, il se laissa tomber au bord du fossé, fatigué et mourant de faim. Si son beau cheval lui eût été enlevé par l’e

Après la douleur morale d’avoir été si indignement trahi et volé, il en était une autre qui, à chaque instant, se faisait sentir plus vivement: il mourait de faim. Ce fut donc avec une joie extrême qu’après avoir marché, ou plutôt couru pendant dix minutes, il s’aperçut que le corps d’infanterie, qui allait très vite aussi, s’arrêtait comme pour prendre position. Quelques minutes plus tard, il se trouvait au milieu des premiers soldats.