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V. Où Joseph Rouletabille adresse à M. Robert Darzac une phrase qui produit son petit effet
Nous marchions depuis quelques minutes, Rouletabille et moi, le long d'un mur qui bordait la vaste propriété de M. Stangerson, et nous apercevions déjà la grille d'entrée, quand notre attention fut attirée par un perso
«Chut! Frédéric Larsan qui travaille!… Ne le dérangeons pas!
Joseph Rouletabille avait une grande admiration pour le célèbre policier. Je n'avais jamais vu, moi, Frédéric Larsan, mais je le co
L'affaire des lingots d'or de l'hôtel de la Mo
Ce qu'il ne cessait de regarder dans le creux de sa main droite n'était autre chose que sa montre et il paraissait fort occupé à compter des minutes. Puis il rebroussa chemin, reprit une fois encore sa course, ne l'arrêta qu'à la grille du parc, reconsulta sa montre, la mit dans sa poche, haussa les épaules d'un geste découragé, poussa la grille, pénétra dans le parc, referma la grille à clef, leva la tête et, à travers les barreaux, nous aperçut. Rouletabille courut et je le suivis. Frédéric Larsan nous attendait.
«Monsieur Fred», dit Rouletabille en se découvrant et en montrant les marques d'un profond respect basé sur la réelle admiration que le jeune reporter avait pour le célèbre policier, «pourriez-vous nous dire si M. Robert Darzac est au château en ce moment? Voici un de ses amis, du barreau de Paris, qui désirerait lui parler.
– Je n'en sais rien, monsieur Rouletabille, répliqua Fred en serrant la main de mon ami, car il avait eu l'occasion de le rencontrer plusieurs fois au cours de ses enquêtes les plus difficiles… Je ne l'ai pas vu.
– Les concierges nous renseigneront sans doute? fit Rouletabille en désignant une maiso
«Les concierges ne vous renseigneront point, monsieur Rouletabille.
– Et pourquoi donc?
– Parce que, depuis une demi-heure, ils sont arrêtés!…
– Arrêtés! s'écria Rouletabille… Ce sont eux les assassins!…
Frédéric Larsan haussa les épaules.
«Quand on ne peut pas, dit-il, d'un air de suprême ironie, arrêter l'assassin, on peut toujours se payer le luxe de découvrir les complices!
– C'est vous qui les avez fait arrêter, monsieur Fred?
– Ah! non! par exemple! je ne les ai pas fait arrêter, d'abord parce que je suis à peu près sûr qu'ils ne sont pour rien dans l'affaire, et puis parce que…
– Parce que quoi? interrogea anxieusement Rouletabille.
– Parce que… rien… fit Larsan en secouant la tête.
– «Parce qu'il n'y a pas de complices!» souffla Rouletabille.
Frédéric Larsan s'arrêta net, regardant le reporter avec intérêt.
«Ah! Ah! Vous avez donc une idée sur l'affaire… Pourtant vous n'avez rien vu, jeune homme… vous n'avez pas encore pénétré ici…
– J'y pénétrerai.
– J'en doute… la consigne est formelle.
– J'y pénétrerai si vous me faites voir M. Robert Darzac… Faites cela pour moi… Vous savez que nous sommes de vieux amis… Monsieur Fred… je vous en prie… Rappelez-vous le bel article que je vous ai fait à propos des «Lingots d'or». Un petit mot à M. Robert Darzac, s'il vous plaît?»
La figure de Rouletabille était vraiment comique à voir en ce moment. Elle reflétait un désir si irrésistible de franchir ce seuil au-delà duquel il se passait quelque prodigieux mystère; elle suppliait avec une telle éloquence non seulement de la bouche et des yeux, mais encore de tous les traits, que je ne pus m'empêcher d'éclater de rire. Frédéric Larsan, pas plus que moi, ne garda son sérieux.
Cependant, derrière la grille, Frédéric Larsan remettait tranquillement la clef dans sa poche. Je l'examinai.
C'était un homme qui pouvait avoir une cinquantaine d'a
Larsan tourna la tête au bruit d'une voiture qui arrivait derrière lui. Nous reco
«Tenez! fit Frédéric Larsan, vous vouliez parler à M. Robert Darzac; le voilà!»
Le cabriolet était déjà à la grille et Robert Darzac priait Frédéric Larsan de lui ouvrir l'entrée du parc, lui disant qu'il était très pressé et qu'il n'avait que le temps d'arriver à Épinay pour prendre le prochain train pour Paris, quand il me reco
«Mlle Stangerson va-t-elle mieux? demandai-je immédiatement.
– Oui, fit-il. On la sauvera peut-être. Il faut qu'on la sauve.»
Il n'ajouta pas «ou j'en mourrai», mais on sentait trembler la fin de la phrase au bout de ses lèvres exsangues.
Rouletabille intervint alors:
«Monsieur, vous êtes pressé. Il faut cependant que je vous parle. J'ai quelque chose de la dernière importance à vous dire.»
Frédéric Larsan interrompit:
«Je peux vous laisser? demanda-t-il à Robert Darzac. Vous avez une clef ou voulez-vous que je vous do
– Oui, merci, j'ai une clef. Je fermerai la grille.»
Larsan s'éloigna rapidement dans la direction du château dont on apercevait, à quelques centaines de mètres, la masse imposante.
Robert Darzac, le sourcil froncé, montrait déjà de l'impatience. Je présentai Rouletabille comme un excellent ami; mais, dès qu'il sut que ce jeune homme était journaliste, M. Darzac me regarda d'un air de grand reproche, s'excusa sur la nécessité où il était d'atteindre Épinay en vingt minutes, salua et fouetta son cheval. Mais déjà Rouletabille avait saisi, à ma profonde stupéfaction, la bride, arrêté le petit équipage d'un poing vigoureux, cependant qu'il prononçait cette phrase dépourvue pour moi du moindre sens:
«Le presbytère n'a rien perdu de son charme ni le jardin de son éclat.»
Ces mots ne furent pas plutôt sortis de la bouche de Rouletabille que je vis Robert Darzac chanceler; si pâle qu'il fût, il pâlit encore; ses yeux fixèrent le jeune homme avec épouvante et il descendit immédiatement de sa voiture dans un désordre d'esprit inexprimable.
«Allons! Allons!» dit-il en balbutiant.
Et puis, tout à coup, il reprit avec une sorte de fureur:
«Allons! monsieur! Allons!»
Et il refit le chemin qui conduisait au château, sans plus dire un mot, cependant que Rouletabille suivait, tenant toujours le cheval. J'adressai quelques paroles à M. Darzac… mais il ne me répondit pas. J'interrogeai de l'œil Rouletabille, qui ne me vit pas.