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– Il faut que vous sachiez, mon ami, que l'instruction est un peu plus avancée que n'a voulu nous le confier ce petit cachottier de M. de Marquet. Non seulement l'instruction sait maintenant que le revolver fut l'arme dont se servit, pour se défendre, Mlle Stangerson, mais elle co
J'interrogeai:
«On a donc trouvé un «os de mouton» dans la «Chambre Jaune»?
– Oui, monsieur, fit Robert Darzac, au pied du lit; mais je vous en prie: n'en parlez point. M. de Marquet nous a demandé le secret. (Je fis un geste de protestation.) C'est un énorme os de mouton dont la tête, ou, pour mieux dire, dont l'articulation était encore toute rouge du sang de l'affreuse blessure qu'il avait faite à Mlle Stangerson. C'est un vieil os de mouton qui a dû servir déjà à quelques crimes, suivant les apparences. Ainsi pense M. de Marquet, qui l'a fait porter à Paris, au laboratoire municipal, pour qu'il fût analysé. Il croit, en effet, avoir relevé sur cet os non seulement le sang frais de la dernière victime, mais encore des traces roussâtres qui ne seraient autres que des taches de sang séché, témoignages de crimes antérieurs.
– Un os de mouton, dans la main d'un «assassin exercé», est une arme effroyable, dit Rouletabille, une arme «plus utile» et plus sûre qu'un lourd marteau.
– «Le misérable» l'a d'ailleurs prouvé, fit douloureusement M. Robert Darzac. L'os de mouton a terriblement frappé Mlle Stangerson au front. L'articulation de l'os de mouton s'adapte parfaitement à la blessure. Pour moi, cette blessure eût été mortelle si l'assassin n'avait été à demi arrêté, dans le coup qu'il do
Ayant ainsi parlé, M. Darzac frappa à la porte du pavillon. Vous avouerai-je mon impatience de pénétrer dans le lieu même du crime? J'en tremblais, et, malgré tout l'immense intérêt que comportait l'histoire de l'os de mouton, je bouillais de voir que notre conversation se prolongeait et que la porte du pavillon ne s'ouvrait pas.
Enfin, elle s'ouvrit.
Un homme, que je reco
Il me parut avoir la soixantaine bien so
«Des amis, fit simplement notre guide. Il n'y a perso
– Je ne dois laisser entrer perso
– Pardon, monsieur Jacques, une question avant toute autre chose, fit Rouletabille.
– Dites, jeune homme, et, si je puis y répondre…
– Votre maîtresse portait-elle, ce soir-là, les cheveux en bandeaux, vous savez bien, les cheveux en bandeaux sur le front?
– Non, mon p'tit monsieur. Ma maîtresse n'a jamais porté les cheveux en bandeaux comme vous dites, ni ce soir-là, ni les autres jours. Elle avait, comme toujours, les cheveux relevés de façon à ce qu'on pouvait voir son beau front, pur comme celui de l'enfant qui vient de naître!…»
Rouletabille grogna, et se mit aussitôt à inspecter la porte. Il se rendit compte de la fermeture automatique. Il constata que cette porte ne pouvait jamais rester ouverte et qu'il fallait une clef pour l'ouvrir. Puis nous entrâmes dans le vestibule, petite pièce assez claire, pavée de carreaux rouges.
«Ah! voici la fenêtre, dit Rouletabille, par laquelle l'assassin s'est sauvé…
– Qu'ils disent! monsieur, qu'ils disent! Mais, s'il s'était sauvé par là, nous l'aurions bien vu, pour sûr! Sommes pas aveugles! ni M. Stangerson, ni moi, ni les concierges qui-z-ont mis en prison! Pourquoi qui ne m'y mettent pas en prison, moi aussi, à cause de mon revolver?»
Rouletabille avait déjà ouvert la fenêtre et examiné les volets.
«Ils étaient fermés, à l'heure du crime?
– Au loquet de fer, en dedans, fit le père Jacques… et moi j'suis bien sûr que l'assassin a passé au travers…
– Il y a des taches de sang?…
– Oui, tenez, là, sur la pierre, en dehors… Mais du sang de quoi?…
– Ah! fit Rouletabille, on voit les pas… là, sur le chemin… la terre était très détrempée… nous examinerons cela tout à l'heure…
– Des bêtises! interrompit le père Jacques… L'assassin n'a pas passé par là!…
– Eh bien, par où?…
– Est-ce que je sais!…»
Rouletabille voyait tout, flairait tout. Il se mit à genoux et passa rapidement en revue les carreaux maculés du vestibule. Le père Jacques continuait:
«Ah! vous ne trouverez rien, mon p'tit monsieur. Y n'ont rien trouvé… Et puis maintenant, c'est trop sale… Il est entré trop de gens! Ils veulent point que je lave le carreau… mais, le jour du crime, j'avais lavé tout ça à grande eau, moi, père Jacques… et, si l'assassin avait passé par là avec ses «ripatons», on l'aurait bien vu; il a assez laissé la marque de ses godillots dans la chambre de mademoiselle!…»
Rouletabille se releva et demanda:
«Quand avez-vous lavé ces dalles pour la dernière fois?»
Et il fixait le père Jacques d'un œil auquel rien n'échappe.
«Mais dans la journée même du crime, j'vous dis! Vers les cinq heures et demie… pendant que mademoiselle et son père faisaient un tour de promenade avant de dîner ici même, car ils ont dîné dans le laboratoire. Le lendemain, quand le juge est venu, il a pu voir toutes les traces des pas par terre comme qui dirait de l'encre sur du papier blanc… Eh bien, ni dans le laboratoire, ni dans le vestibule qu'étaient propres comme un sou neuf, on n'a retrouvé ses pas… à l'homme!… Puisqu'on les retrouve auprès de la fenêtre, dehors, il faudrait donc qu'il ait troué le plafond de la «Chambre Jaune», qu'il ait passé par le grenier, qu'il ait troué le toit, et qu'il soit redescendu juste à la fenêtre du vestibule, en se laissant tomber… Eh bien, mais, y n'y a pas de trou au plafond de la «Chambre Jaune»… ni dans mon grenier, bien sûr!… Alors, vous voyez bien qu'on ne sait rien… mais rien de rien!… et qu'on ne saura, ma foi, jamais rien!… C'est un mystère du diable!
Rouletabille se rejeta soudain à genoux, presque en face de la porte d'un petit lavatory qui s'ouvrait au fond du vestibule. Il resta dans cette position au moins une minute.
«Eh bien? lui demandai-je quand il se releva.
– Oh! rien de bien important; une goutte de sang.
Le jeune homme se retourna vers le père Jacques.
«Quand vous vous êtes mis à laver le laboratoire et le vestibule, la fenêtre du vestibule était ouverte?
– Je venais de l'ouvrir parce que j'avais allumé du charbon de bois pour monsieur, sur le fourneau du laboratoire; et, comme je l'avais allumé avec des journaux, il y a eu de la fumée; j'ai ouvert les fenêtres du laboratoire et celle du vestibule pour faire courant d'air; puis j'ai refermé celles du laboratoire et laissé ouverte celle du vestibule, et puis je suis sorti un instant pour aller chercher une lavette au château et c'est en rentrant, comme je vous ai dit, vers cinq heures et demie que je me suis mis à laver les dalles; après avoir lavé, je suis reparti, laissant toujours la fenêtre du vestibule ouverte. Enfin pour la dernière fois, quand je suis rentré au pavillon, la fenêtre était fermée et monsieur et mademoiselle travaillaient déjà dans le laboratoire.
– M. ou Mlle Stangerson avaient sans doute fermé la fenêtre en entrant?
– Sans doute.
– Vous ne leur avez pas demandé?
– Non!…»
Après un coup d'œil assidu au petit lavatory et à la cage de l'escalier qui conduisait au grenier, Rouletabille, pour qui nous semblions ne plus exister, pénétra dans le laboratoire. C'est, je l'avoue, avec une forte émotion que je l'y suivis. Robert Darzac ne perdait pas un geste de mon ami… Quant à moi, mes yeux allèrent tout de suite à la porte de la «Chambre Jaune». Elle était refermée, ou plutôt poussée sur le laboratoire, car je constatai immédiatement qu'elle était à moitié défoncée et hors d'usage… les efforts de ceux qui s'étaient rués sur elle, au moment du drame, l'avaient brisée…
Mon jeune ami, qui menait sa besogne avec méthode, considérait, sans dire un mot, la pièce dans laquelle nous nous trouvions… Elle était vaste et bien éclairée. Deux grandes fenêtres, presque des baies, garnies de barreaux, prenaient jour sur l'immense campagne. Une trouée dans la forêt; une vue merveilleuse sur toute la vallée, sur la plaine, jusqu'à la grande ville qui devait apparaître, là-bas, tout au bout, les jours de soleil. Mais, aujourd'hui, il n'y a que de la boue sur la terre, de la suie au ciel… et du sang dans cette chambre…
Tout un côté du laboratoire était occupé par une vaste cheminée, par des creusets, par des fours propres à toutes expériences de chimie. Des cornues, des instruments de physique un peu partout; des tables surchargées de fioles, de papiers, de dossiers, une machine électrique… des piles… un appareil, me dit M. Robert Darzac, employé par le professeur Stangerson «pour démontrer la dissociation de la matière sous l'action de la lumière solaire», etc.
Et, tout le long des murs, des armoires, armoires pleines ou armoires-vitrines, laissant apercevoir des microscopes, des appareils photographiques spéciaux, une quantité incroyable de cristaux…
Rouletabille avait le nez fourré dans la cheminée. Du bout du doigt, il fouillait dans les creusets… Tout d'un coup, il se redressa, tenant un petit morceau de papier à moitié consumé… Il vint à nous qui causions auprès d'une fenêtre, et il dit:
«Conservez-nous cela, Monsieur Darzac.»